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Les droits linguistiques des citoyens


Julien Kilanga Musinde - Directeur de la langue française et de la diversité linguistique - l’Organisation internationale de la Francophonie

C’est un plaisir pour moi et un honneur de me trouver ici, à Rio de Janeiro, au Brésil, sur cette terre, héritière des civilisations les plus anciennes, située au carrefour de l’Afrique et de l’Occident, de par son histoire. Vous comprenez combien je mesure le poids de la responsabilité qui m’est confiée de parler en ces lieux d’un sujet apparemment inoffensif sur "les droits linguistiques des citoyens". Mais, on ne peut aborder diverses dimensions de cette question sans être perplexe au regard de la complexité des problèmes qu’elle soulève. Je le ferai paresseusement et avec beaucoup de modestie, croyez-le bien, tout en essayant de poser des problèmes plutôt que d’apporter des certitudes, donner des éléments du débat sans mettre en exergue l’illusion que quiconque a des solutions par rapport aux problèmes complexes auxquels nous avons à faire face.

Fort de toutes ces considérations, j’ai accepté volontiers de vous livrer mes réflexions faites de mots attachés les uns aux autres comme l’ombre à la substance qui la produit.

Droits linguistiques des citoyens. Trois mots pleins mais aussi une conjonction de réalités et de rapports définis par une toile de fond philosophique de leurs contenus respectifs. Voilà qui détermine l’articulation de notre réflexion :

Une donnée fondamentale : la langue.

Droits des groupes de locuteurs ou droit des langues ?

Droits linguistiques des citoyens : une question de gestion des langues en contexte plurilingue.

Droits linguistiques des citoyens : quelle perspective pour la Francophonie ?

 

1. Une donnée fondamentale : la langue

La langue est un élément majeur dans l’aventure humaine. C’est pour l’homme l’instrument qui lui permet de communiquer avec les autres, de s’informer, de s’instruire, d’appréhender le monde et de tenter d’y jouer un rôle citoyen. Elle est l’âme de la culture, à la fois moteur et produit de la culture. Elle se trouve inscrite dans la conscience identitaire qui caractérise tout peuple et toute civilisation. C’est d’elle que dépend l’intégration sociale de son locuteur et sa participation au développement local et du monde. Pour que le droit règne, il faut que chacun comprenne la langue du droit. C’est pour cette raison et parce que la langue confère le pouvoir que l’État doit s’en préoccuper. Le respect de la liberté linguistique, la maîtrise de la langue maternelle, l’accès aux langues étrangères, le développement des outils de normalisation, la transparence des textes administratifs, juridiques ou commerciaux.

En résumé, on peut dire que la langue est d’une réelle importance pour le développement de l’individu. Elle exerce une influence déterminante sur le développement cognitif et affectif de l’enfant impliquant toute la personne dans son intelligence, son comportement pour le relier à son environnement. Elle constitue le pivot de son identité culturelle. "Rien n’est donc plus dangereux que de chercher à rompre le cordon maternel qui relie un homme à sa langue. Lorsqu’il est rompu ou gravement perturbé, cela se répercute désastreusement sur l’ensemble de sa Personnalité." [1] Tout ceci justifie amplement le respect dû à toutes les langues du monde et la nécessité d’une action destinée à les protéger de l’extermination. Ainsi donc, préserver les langues, c’est préserver son identité.

 

2. Droit de groupes de locuteurs ou droits des langues ?

Parler de droits linguistiques des citoyens renvoient à la fois à l’idée du droit qu’a tout locuteur d’user de sa langue et du droit de toute langue à être préservée. La Charte universelle des droits langagiers fondamentaux de la personne [2] rédigée en 1993 par la Fédération internationale des professeurs de Langues vivantes à l’attention de l’UNESCO décrit bien les droits langagiers de la personne :

" toute personne a le droit d’acquérir sa langue maternelle ;

" toute personne a le droit d’acquérir la langue officielle ou au moins une des langues officielles du pays responsable de l’enseignement qu’elle reçoit ;

" toute personne a le droit de recevoir l’aide spéciale pour surmonter son analphabétisme ou toute autre forme de handicap linguistique ;

" toute personne a le droit d’apprendre les langues de son choix ;

" toute personne a le droit à la liberté d’expression dans n’importe qu’elle langue ;

" tout jeune a le droit de recevoir l’enseignement de la langue avec laquelle lui-même ou sa famille s’identifie le plus ;

" toute personne a droit à l’enseignement d’au moins une langue supplémentaire, afin d’étendre ses horizons sociaux, culturels, éducatifs et intellectuels et de promouvoir ainsi la bonne entente entre gens de culture et de nations différentes ;

" le droit d’utiliser, parler, lire ou écrire une langue, de l’apprendre, l’enseigner ou d’y accéder ne peut être délibérément opprimé ou interdit ;

" des mesures seront prises en faveur des personnes à qui ces droits et libertés n’ont pas encore été accordés, et ce par le truchement de l’enseignement familial, communautaire, secondaire, supérieur ou pour adultes."

Pour préserver des milliers de langues et de cultures devant la menace grandissante, plus de cent ONG ont signé en 1996 à Barcelone une Déclaration universelle des droits linguistiques [3] . Ceci est la preuve de la prise de conscience du danger grandissant que fait courir au patrimoine culturel de l’humanité le processus d’homogénéisation lié à la globalisation.

Mais comment dès lors appliquer les bons principes énoncés relatifs aux droits linguistiques des citoyens dans un monde multilingue où toutes les langues se développent naturellement, assurent le développement harmonieux et instituent l’identité profonde de ceux qui les parlent ? Comment résoudre les problèmes de gestion des situations plurilingues sans porter atteinte aux droits linguistiques des citoyens ? Nous pouvons examiner cette question à la lumière des actions préconisées à cet effet dans l’espace francophone.

 

3. Droits linguistiques des citoyens : quelle perspective pour l’espace francophone ?

"La langue est la clé de la cité. En ce début du millénaire où les humanismes religieux et laïques perdent de jour en jour leur pouvoir d’orienter les conduites humaines, le vide éthique nous apparaît dans toute sa béance (…). Or, une citoyenneté responsable - qui soit donc partageable - passe non seulement par la liberté de penser par soi-même mais aussi par la liberté de parler une langue où pouvoir être soi-même, une langue à partir de laquelle une communication authentique, agissante, (…) entre les personnes et les cultures devienne possible. Est-il besoin de le dire aussi, une telle vision des choses appelle à la mobilisation de toutes les forces vives du monde francophone". [4]

La question des droits linguistiques des citoyens se pose dans le contexte des langues en contact avec le français dans l’espace francophone. Ces langues sont maternelles quand elles sont premières. Nombre de personnes dans les pays de l’espace francophone du Sud, particulièrement les jeunes, ont pour langue maternelle, le français ou une langue véhiculaire, c’est-à-dire une langue d’intercommunication, d’usage courant, cohabitant avec le français. Dans ce cas s’établit une distinction entre langue officielle et langues nationales bien que ces dernières soient rarement internationales et habituellement transnationales. Pourquoi les qualifier de partenaires ? La politique linguistique francophone, fondée sur le partenariat a fait prévaloir la notion des langues partenaires, entendue comme langues qui coexistent avec la langue française, comme elles le sont éventuellement entre elles, avec laquelle sont aménagées les relations de complémentarité et de coopération fonctionnelles, dans le respect des politiques linguistiques existantes. En principe, chaque langue a ses langues partenaires avec lesquelles elle entretient ces types de rapport. Dans la version maximale, il existerait au moins trois sortes de langues partenaires au français :

d’abord des langues transcontinentales organisées en aires linguistiques avec lesquelles des alliances interlinguistiques sont possibles, comme l’arabe, le portugais, l’espagnol et l’anglais ;

ensuite, les langues écrites de l’espace francophone, qui sont dans un rapport de convivialité avec le français comme le bulgare et le vietnamien ;

enfin, des langues africaines et créoles dont l’effort d’aménagement dépend pour une large part de son partenariat avec les anciennes langues coloniales, le français particulièrement pour l’espace francophone qui nous concerne. C’est cette dernière catégorie qui concerne les langues d’intercommunication, appelées, dans le langage courant "langues nationales".

Pour la Francophonie, les langues nationales, prioritaires, sont celles qui sont transnationales. Suivant en cela le plan d’aménagement linguistique de la Francophonie (1993) [5], dans le cadre de la valorisation de ces langues, en raison de leur importance et de leur complémentarité avec le français, l’appui à ces langues par la Francophonie repose sur trois grandes motivations :

politiquement, la Francophonie, prônant le respect de la diversité culturelle et linguistique, ne peut se permettre d’être indifférente à l’égard de ces langues multiples, vecteurs des cultures et des traditions, qui font partie de son paysage linguistique. Une attitude d’indifférence serait d’autant plus coupable, sinon fatale pour ces langues, que celles-ci, encore essentiellement orales, n’ont pu encore conquérir leur droit de cité dans l’environnement de l’écrit et le cyberespace ;

sociologiquement, il s’agit de langues encore toujours utiles, intervenant dans la chaîne de communication. Elles constituent même le passage obligé pour communiquer avec les couches populaires. Situées en position de partenariat avec la langue française elles rendent possible la maximisation de la circulation des idées, des produits culturels et des contenus éducationnels. Leur mise en valeur est aussi de nature à favoriser les velléités de démocratisation, en rendant possible la participation de toutes les couches sociales à la vie citoyenne (les campagnes électorales se déroulent le plus souvent en langues nationales) ;

pédagogiquement, l’apprentissage d’une nouvelle langue passe par la maîtrise des structures linguistiques de la langue maternelle. Le mémorandum des ministres en charge de l’éducation, en marge des États généraux de l’enseignement du français en Afrique subsaharienne francophone (Libreville, mars 2003), le souligne : "la prise en compte des langues nationales dans le cursus d’enseignement est bénéfique pour le français et (…) que cette question ne peut être écartée dans toute réflexion portant sur l’enseignement du français dans l’ensemble des cycles de formation formelle et non formelle" [6].

De manière générale, il est admis qu’il est plus facile d’apprendre à lire et à écrire une langue étrangère quand on est déjà alphabétisé dans sa propre langue et d’autre part, qu’il est souhaitable que le système linguistique premier soit fixé avant de passer à l’acquisition d’un second, même si, en outre, on admet le point de vue chomskyen selon lequel toutes les langues sont identiques à une profondeur de structures suffisante ou de façon plus proche dans la langue source et dans la langue cible aux divers plans. Au regard de toutes ces considérations, la Francophonie, pour consolider le partenariat du français avec ces différentes langues nationales sous contrainte des aléas de l’oralité, doit à court et à moyen terme les aider à avoir accès à l’environnement lettré et numérique et enrichir leurs registres lexicaux, grâce à des terminologies spécialisées, pour les rendre capables de servir pleinement d’instruments de communication, en complément du français. Les actions devraient être axées sur les approches linguistique, informatique et politique. [7]

 

4.1. Approche linguistique

Les études linguistiques de base doivent être poursuivies même si l’on dispose déjà d’informations techniques sur la fonctionnalité des langues du fait des études antérieures. Il faut soutenir les efforts d’aménagement de ces langues de manière à faciliter leur utilisation concrète par l’harmonisation de l’orthographe et sa standardisation. Il faut poursuivre l’élaboration des documents de référence et la réalisation d’une collection de dictionnaires plurilingues et la production d’outils didactiques.

 

4.2. Approche informatique

Poursuivre le traitement informatique de ces langues pour combler les effets de la fracture numérique entre le Nord et le Sud. L’alphabet normalisé au niveau de l’approche linguistique devrait être présenté à la Commission technique d’Unicode, l’Organisation internationale de la Francophonie en étant membre. La synthèse sur les alphabets permettra de proposer la création d’un nouveau bloc au sein de l’Unicode, de faire des rajouts sur les blocs existants, de présenter officiellement l’alphabet africain en caractères latins (ISO) en vue de la mise en place des glyphes et la normalisation des caractères. Pour l’encodage, il faut une mise en place des synergies internes à la Francophonie pour la numérisation et la création des sites en langues partenaires, localisation de logiciels de base en langues africaines et la participation aux rencontres des logiciels libres pour assurer la présence des langues partenaires auprès de la communauté des logiciels libres.

 

4.3.Approche politique

Recueillir l’alphabet de chaque pays pour validation politique.

C’est pour assurer l’appui à toutes ces actions que l’Organisation internationale de la Francophonie a prévu dans sa programmation quadriennale deux projets :

1. Améliorer l’aménagement du français et des langues partenaires et les politiques linguistiques.

Ce projet vise à contribuer aux actions de gestion et de développement du français et des langues partenaires en collaboration avec les États et gouvernements et avec les autres acteurs concernés, de manière à ce que ces langues demeurent et deviennent aptes à assurer les fonctions qui leur sont assignées ou qu’on souhaite leur assigner et soutenir le développement du français et la modernisation des langues partenaires en vue de leur utilisation dans divers contextes, notamment l’éducation.

2. Améliorer le traitement numérique des langues à des fins d’exploitation dans les systèmes techniques.

Ce projet vise à réduire les obstacles techniques au traitement informatique des langues partenaires du français afin d’éviter qu’ils soient un facteur d’exclusion de la société de l’information pour les populations des pays francophones en développement et promouvoir ainsi les échanges et la coopération entre les langues partenaires du français en vue de promouvoir les synergies pour l’intégration de la diversité linguistique dans les nouveaux services inhérents au développement humain.

 

Pour conclure

Nous sommes tous conscients que la langue est le reflet de la culture d’un peuple. La langue et avec elle la culture qu’elle véhicule, fait l’homme. D’elle dépend son propre développement et sa participation au développement. Autant de considérations qui fondent la nécessité d’assurer la protection de toutes langues et de garantir le droit aux langues pour tout citoyen d’un pays. Mais le monde est plurilingue.

La gestion des situations plurilingues conduit souvent à des choix douloureux et exige un effort réel et un coût. Dans le cas d’un pays plurilingue, il se pose souvent le problème de choix d’une langue nationale ou officielle ou encore une langue de contact intercommunautaire dans une entité politique plurilingue. Or tous les choix ne se valent pas. Le recours à une langue qui a la plus grande extension sociale facilite des échanges intercommunautaires. On peut soit exiger que les sujets se dotent tous de compétences bilingues, soit exiger que l’administration soit bilingue. Comme on le voit, lors du choix d’une solution, deux questions sont posées : quel est le coût de la solution envisagée ? Qui doit le supporter ? D’abord, le coût varie selon les situations : le bilinguisme institutionnel est d’autant plus coûteux que le nombre des langues officielles est élevé. Ensuite, ceux qui supportent la charge du bilinguisme ne sont pas les mêmes dans tous les cas de figure : l’ensemble des citoyens ou seuls les agents de l’administration selon le type de bilinguisme. De plus, les exigences du moindre coût matériel peuvent entrer en conflit avec l’exercice des droits inaliénables de l’être humain ou du citoyen. L’effort consenti dans les situations plurilingues ne se ramène pas à la seule dimension matérielle, et qu’elle revêt aussi et surtout un caractère moral. Au niveau matériel, la communication plurilingue suppose qu’on assure pour l’apprentissage des moyens financiers en rapport avec le nombre des langues en cause. Mais sous l’aspect moral, le problème est que, pour tout groupe social, la pratique d’une langue qui n’est pas la sienne propre, implique un effort. Aujourd’hui, le principe semble acquis que l’usage de la langue maternelle est un droit inaliénable de l’être humain. Si l’on admet ce principe, on ne peut faire valoir la différence du nombre des locuteurs comme argument pour établir rangs et hiérarchies entre les langues d’une entité politique.

Comme on le voit, reconnaître l’utilité du plurilinguisme est une chose. Mais le concrétiser sur le terrain est malaisé et requiert des décideurs, beaucoup de prudence, de compréhension et de tolérance. Une politique linguistique qui vise à tout régenter tout de suite risque de manquer son but. Il faut, au regard de l’immensité des tâches, opérer des choix en établissant des priorités dans le parcours de tout aménagement linguistique. La question des droits linguistiques des citoyens est examinée ici à la lumière de la coexistence du français avec les autres langues partenaires dans l’espace francophone où, la Francophonie, préoccupée par l’idée du partenariat des langues, a mis au point des projets susceptibles d’assurer une juste gestion des langues dans cette aire linguistique.

 

[1] Raymond Renard, Une éthique pour la Francophonie. Questions de politique linguistique, Mons, Éditions du CIPA, 2006, p.44.

[2] Cité par Raymond Renard, op. cit. p.149

[3] Cité par Raymond Renard, op. cit. p.149

[4] Raymond Renard, op. cit. p.386.

[5] Proposition pour un plan d’aménagement linguistique (espace francophone du Sud), Paris, ACCT, 1993, PP.25-28

[6] P. DUMONT, Rapport général des États généraux de l’enseignement du français en Afrique subsaharienne francophone, Libreville, 2003.

[7] Voir J.Kilanga Musinde, Rapport de mission à Bamako (du 5 au 7 mai 2005) après la participation à la rencontre consultative préparatoire pour un séminaire sur le partenariat entre l’Africanophonie, l’Anglophonie, la Francophonie, l’Hispanophonie et la Lusophonie et la réunion thématique de l’UNESCO pour le Sommet mondial sur la Société de l’information sur le thème "Multilinguisme pour la diversité culturelle et la participation de tous dans le cyberespace".

 

 

 

 

 

 

 

III SÉMINAIRE INTERAMÉRICAIN SUR LA GESTION DES LANGUES:
Les politiques linguistiques au sein des Amériques dans un monde multipolaire - Actes
Edition organisée par l’Union latine - ISBN: 85-7749-013-0
2006

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