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Introduction Depuis plus d’une dizaine d’années, au Québec comme ailleurs, la question sur les conséquences linguistiques découlant des processus de mondialisation et d’intégration économique se pose de manière récurrente et de façon de plus en plus structurée. Notre regard porte sur l’avenir des langues dans notre zone des Amériques, avenir qui se joue sur la scène internationale. D’où la proposition naturelle d’envisager des mesures internationales en matière de politique linguistique. Évidemment, le déséquilibre des forces linguistiques en cause sur notre continent fait réfléchir aux enjeux, et la sensibilité du sujet nous permet de croire que nous pourrons modifier la situation, si nous mettons en œuvre des initiatives et des partenariats stratégiques visant le respect et la valorisation de la diversité linguistique. Même si la langue prédominante sur Internet reste l’anglais, des observateurs constatent que, depuis 1998, il y a eu une progression constante de la présence des langues néolatines, dont le français, le portugais et l’espagnol [1]. Dans ces circonstances, il est utile de souligner qu’en avril 2006, madame Line Beauchamp, ministre de la Culture et des Communications du Québec, a réaffirmé son appui à la diversité culturelle, en disant :
Pour sa part, l’Office québécois de la langue française, une des institutions du Québec dans ce domaine, responsable de la définition et de la conduite de la politique linguistique québécoise, contribue à la réalisation de cette orientation gouvernementale, en veillant au maintien du statut du français sur son territoire national et en favorisant le multilinguisme institutionnel et commercial sur le plan supranational ou international. Après Québec et Asunción, nous aborderons aujourd’hui, à Rio, la diversité linguistique sous l’angle des politiques éditoriales et des technologies pour la diffusion des langues. Plus précisément, nous traiterons des "ressources linguistiques en ligne", soit des ressources concernant le "français", dont la présence sur Internet a tendance à augmenter plus vite que l’espagnol et le portugais. Paraît-il que nous devons cet essor, entre autres choses, à une politique volontariste de la Francophonie pour la production de contenus. Nous développerons ce thème en rappelant les objectifs de notre session, en faisant des observations sur la diversité de ces ressources en ligne et sur la nécessité qu’elles représentent pour le développement de l’industrie de la langue. Nous conclurons en proposant des mécanismes de coopération pouvant favoriser la réalisation de certains des objectifs de ce séminaire.
1. Les objectifs de la session, tendances et croyances Parmi les recommandations émises lors du dernier séminaire d’Asunción, trois sous-tendent les objectifs qu’on nous a indiqués comme étant reliés à cette cinquième session du séminaire d’aujourd’hui. Nous les reprenons donc parce qu’elles ont guidé notre réflexion :
En ayant ces objectifs à l’esprit, nous pensons utile de rappeler certaines tendances et croyances qui expliquent des positions prises et qui peuvent orienter les positions à prendre en matière de politiques linguistiques au sein des Amériques. Il s’agit, en l’occurrence, de celles-ci : 1° Les processus de mondialisation et d’intégration économique sont à la base de notre préoccupation culturelle et linguistique, et le développement des affaires électroniques progresse plus rapidement que le développement des relations culturelles et linguistiques. 2° La présence en ligne d’une langue constitue sa garantie d’existence et de développement (seules les langues qui sont diffusées dans Internet survivront et se développeront). Favoriser par conséquent sa présence signifie "favoriser l’équité culturelle et linguistique". 3° Le renforcement d’une langue passe, entre autres choses, par sa diffusion à côté d’autres langues, ce qui engendre un effet multiplicateur. 4° La sensibilité aux réalités linguistiques de chaque État ou pays s’accroît tout comme le désir d’aller vers un monde multipolaire au niveau supranational ou international. 5° Les technologies constituent en effet un levier important pour la promotion d’une langue et la communication entre les cultures. Cependant, elles peuvent devenir un frein si elles ne sont pas en mesure de s’adapter entièrement à une langue. En fait, nous croyons à la nécessité que les États et les pays se dotent d’une politique linguistique nationale qui prenne en compte l’impact des enjeux linguistiques créés par l’apparition du Web, par l’évolution technologique, par les processus de mondialisation et d’intégration économique et par la conscientisation des enjeux relatifs à la diversité culturelle et linguistique. Il n’est pas évident en effet que les politiques nationales se positionnent aujourd’hui clairement par rapport à ces phénomènes qui déséquilibrent le statut des langues. Au-delà d’une politique interne, nous croyons également qu’il serait utile de se doter d’une politique linguistique internationale et interaméricaine qui permette la promotion et le développement équitables des cultures et des langues.
2. La diversité des ressources linguistiques en ligne : collecte et création de termes Pour traiter ce sujet et, en tenant compte que nous nous intéressons à la langue française, nous avons pensé mettre en avant divers outils de collecte linguistique ou terminologique ou des outils qui servent à la rédaction terminologique et qui sont diffusés en ligne. Certains de ces outils sont à la portée de tous les publics parce qu’ils sont consultables gratuitement, d’autres sont accessibles seulement à un public plus restreint formé de membres, ou encore sont consultables dans les intranets. Enfin, d’autres sont payants. Les outils sont diffusés parfois de manière "isolée"ou "regroupée en des ensembles d’outils de taille plus ou moins grande". D’ailleurs, cette façon de les présenter reflète une caractéristique des stratégies utilisées par les producteurs et diffuseurs de ces outils, qui agissent en fonction des mandats de leur organisation ou du plan d’affaires de leur entreprise. Souvent des produits très intéressants voient le jour et, malheureusement, bon nombre d’entre eux ne sont pas mis à jour ou disparaissent. À la recherche de produits types pour expliciter la diversité des ressources en ligne, nous avons constaté la minceur des contenus terminologiques et néologiques en ligne. En effet, souvent, ces ressources consultables gratuitement le sont parce que les gouvernements ont financé leur diffusion, ou alors parce qu’elles sont de taille petite ou moyenne. Le marché des contenus terminologiques en ligne nous a paru être fort dynamique, toutefois très inégal et instable. S’il est pratique de mentionner à titre d’exemple la présence de certains produits en ligne, il est clair pour nous que leur mention ne prétend pas leur attribuer un label de qualité et que nous avons un devoir de retenue. Toutefois, nous pouvons identifier dans le cyberespace une gamme de produits, comme :
Sur les inforoutes, nous pouvons également repérer et traiter les contenus terminologiques grâce au rôle que nous faisons jouer à :
En tant que contenus disponibles en français, est-ce que les ressources terminologiques en ligne sont suffisantes ? Nous avons nous même constaté que bon nombre de ressources sont dans les intranets, ce qui ne permet pas leur accès à tous. Une réponse tout à fait partielle, à cause des internautes ciblés, nous est donnée par une récente étude que le Commissariat aux langues officielles a fait mener. Publiée en 2005 [14], l’étude, portant sur les langues officielles du Canada sur Internet, faisait état des plus importants enjeux soulevés par Internet :
Cette étude, qui montre la préoccupation du gouvernement canadien face aux "[…] stratégies à adopter pour faire d’Internet un formidable levier culturel, social et économique pour les francophones et les anglophones" [15], tend à prouver, entre autres choses, que le degré de satisfaction des francophones au Canada doit être augmenté. Cette étude ne se réfère pas aux ressources terminologiques exclusivement, mais bien à toute ressource en français et en anglais. En référence au dernier enjeu concernant le renforcement de la présence des langues latines des Amériques sur Internet, il nous paraît fort important de rappeler, dans le cadre des objectifs de cette session, la nécessité, exprimée depuis Cotonou, d’associer la promotion du français au multilinguisme. Pour le répéter encore une fois, insistons sur le fait que, sur le plan international, la promotion du français ne peut se faire que dans le contexte général de la promotion de la diversité culturelle et du multilinguisme, en opposition au "tout en anglais". N’oublions pas que l’on a également formulé la nécessité de développer des "outils multilingues" pour réaliser la collecte des terminologies multilingues existantes et pour faciliter la création de termes et de néologismes permettant la description et la dénomination des nouvelles réalités en plusieurs langues. En guise de contribution concrète, et en lien avec une des recommandations faites à Québec et à Asunción, l’Office québécois de la langue française a investi dans la conception d’un nouveau système intégré de production, de gestion et de diffusion multilingue des données du Grand dictionnaire terminologique (GDT). Ainsi, au cours de l’été 2006, nous effectuerons une série de tests avec ce nouveau logiciel et nous inviterons les institutions et les groupes intéressés qui désirent s’associer à nous, à le valider en vue de la collecte et de la production de termes dans n’importe quelle langue partenaire du français. Nous avons à l’Office des politiques éditoriales pour l’élaboration du contenu du GDT et pour la diffusion de ce contenu. Elles traitent de questions de norme linguistique tout comme d’éléments de partage de données, d’échanges de données, de diffusion de données, de signatures des auteurs, etc. Nous devrons les revoir en tenant compte de la disponibilité de cet outil multilingue et des partenariats multilingues qui seront conclus. Selon les partenaires et les possibilités de chacun, les termes du partenariat à établir pourront varier.
3. L’industrie de la langue : des outils technolinguistiques L’industrie de la langue utilise les ressources linguistiques ou les contenus dont nous venons de parler, pour se développer certes, mais aussi dans le but de faciliter l’intercompréhension culturelle, informationnelle, économique. Pour l’avenir d’une langue, du point de vue de la promotion de la diversité culturelle et linguistique, il importe d’appuyer le développement d’outils technolinguistiques qui permettent l’accès de tous les publics aux contenus Web produits dans cette langue. En plus d’augmenter la demande locale, des chercheurs estiment que la facilité d’accès pourrait, également, avoir pour effet d’augmenter la demande internationale pour ces contenus. La volonté de certains gouvernements d’établir des relations avec les citoyens et les citoyennes via le Web, fait accroître le besoin d’outils technolinguistiques permettant aux Administrations en ligne de fournir des services de façon plus efficiente et efficace. Ainsi, par exemple, au gouvernement fédéral du Canada, "l’utilisation du Web a entraîné une hausse des besoins en traduction : les ministères et les agences peuvent afficher un document sur les sites dont ils sont responsables seulement si ce document est offert dans les deux langues officielles". Et l’expansion des sites Web gouvernementaux nécessite des ajustements des politiques linguistiques gouvernementales qui doivent prendre en compte la révolution Internet. En somme, il ne suffit pas de numériser les contenus, il faut encore se doter d’instruments aptes à les indexer et à les retrouver par la forme ou par le sens (on parle alors de Web sémantique). La création du Centre de recherche en technologies langagières (CRTL) dans la région de la capitale nationale du Canada montre l’attention prioritaire que le gouvernement fédéral accorde à cette question. Lorsqu’on parle de développer l’industrie de la langue, nous pensons surtout à des outils linguistiques [16] comme :
À la base de la présence de ces outils technolinguistiques se trouvent les ressources contenues dans les outils de collecte et de production terminologique dont nous venons de parler. Or, plus ces outils de collecte seront riches en contenus (par exemple, présence de définitions de termes) et les données seront balisées, plus les outils technolinguistiques seront performants pour tous. Les échanges économiques, culturels et linguistiques seront facilités et enrichis d’autant. Également, plus les contenus seront multilingues et démocratisés, plus les outils technolinguistiques pourront être démocratisés. Nous savons que les affaires électroniques auront intérêt à se développer en prenant en compte la langue et la culture du consommateur qui sera davantage attiré par des sites "localisés". Les consommateurs seront servis dans leur langue, et les langues se développeront "équitablement". Les experts nous avertissent du besoin de formulation de politiques de diffusion des contenus linguistiques afin que l’évolution des technologies de l’information joue en faveur de la diversité linguistique.
4. Des éléments de coopération : des mécanismes et des outils Il est certes téméraire de se prononcer sur des avenues de coopération, étant donné le niveau différent des pays ou États faisant partie des Amériques qui sont sensibilisés et s’intéressent aux effets de l’influence des processus de mondialisation et d’intégration commerciale sur leur situation linguistique. Toutefois, nous savons tous que le Web représente un levier puissant pour la promotion et le développement d’une langue, et cela devrait nous inciter à agir. Dans un premier temps, nous voudrions rappeler des conseils qui ont déjà été formulés et qui sont relatifs à la coopération, tels que :
Dans un deuxième temps, nous tenons à soumettre des propositions qui, croyons-nous, devraient apporter une contribution concrète aux besoins de toutes les parties en cause, dans l’optique de viser à moyen et long terme un meilleur équilibre entre les langues. 1re proposition : s’assurer que les politiques linguistiques gouvernementales, nationales et internationales ou interaméricaines intègrent des éléments visant à :
2e proposition : soutenir les États, les pays ou les groupes qui ont besoin d’une banque de terminologie multilingue, pour qu’ils identifient celle qui répondrait le mieux à leurs besoins de collecte et de création terminologique et néologique. Dans ce cadre, l’Office québécois de la langue française concrétise cette proposition en se déclarant en faveur de partenariats institutionnels et prêt à :
Pour la réalisation de ces partenariats, l’Office proposera qu’il y ait des "responsables par langue ou par grand projet" qui soient chargés de la coordination des travaux menés par les partenaires d’une même langue. 3e proposition : Soutenir le développement de versions en portugais, espagnol et, éventuellement, en d’autres langues, de la nouvelle base de termes français, appelée Inventerm. Cette base, créée en 2005, grâce au soutien financier de l’Organisation internationale de la Francophonie, rend actuellement disponible environ 600 000 termes français, accompagnés de définitions, de contextes, de synonymes et d’"équivalents dans d’autres langues". Les bases qui pourraient être développées pour le portugais, l’espagnol et d’autres langues, pourraient profiter de l’expérience francophone déjà acquise. Ainsi, les diverses bases Inventerm partageraient une plateforme technologique uniforme et un même lieu de traitement [28]. Ce projet donnerait naissance à un corpus terminologique multilingue constitué de manière efficace et efficiente et géré par des institutions appropriées selon la langue traitée.
En conclusion : l’appui renouvelé à la diversité culturelle et linguistique Nous terminons cette présentation en rappelant la position gouvernementale du Québec que nous avions fait connaître à Asunción parce qu’elle est inchangée et très actuelle :
Dans la continuité de ce discours, le gouvernement du Québec a secondé le Canada qui, avec la France, a parrainé la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Et, comme nous le savons tous et toutes, le 20 octobre 2005, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a approuvé cette convention dans laquelle on rappelle, entre autres, que la diversité linguistique est un élément fondamental de la diversité culturelle. Quelques mois plus tard, le 5 mai 2006, dans la ville de Québec, a été signé un Accord entre le gouvernement du Canada et le gouvernement du Québec relatif à l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). L’accord débute en "reconnaissant qu’au Canada, la spécificité du Québec, fondée entre autres sur l’usage de la langue française et une culture unique, l’amène à jouer un rôle particulier au niveau international". Ces événements nous convainquent que les rencontres comme la nôtre sont nécessaires parce qu’elles contribuent à l’avancement des objectifs que sont la promotion et la réalisation de la diversité culturelle et linguistique.
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