Terminologie et travail en réseaux de langues

DEPECKER Loïc, Professeur, directeur de recherches, Université de Paris Sorbonne, Président de la Société française de terminologie

 

Je suis très honoré de l’invitation à venir vous retrouver et très heureux d’être parmi vous. Dans cette conférence, je ferai part essentiellement des expériences de travail terminologique en réseaux de langues auxquels j’ai participé depuis 20 ans. Et des enseignements que nous pouvons tirer de ce travail en commun entre francophones et latinophones. Il s’agit principalement du RINT (Réseau international de néologie et de terminologie francophone) ; et de REALITER (Réseau international d’aménagement des langues latines), qui existe grâce à l’Union latine et auquel participe la Roumanie. Je terminerai par la question des outils de la terminologie, auxquels cette matinée est consacrée.

Pour définir brièvement la terminologie : c’est la science qui étudie les vocabulaires techniques et scientifiques. Aujourd’hui, son champ s’est étendu, en raison notamment des outils d’analyse du discours : la terminologie va au-delà des vocabulaires spécialisés et a tendance à englober les discours scientifiques et techniques.

Parmi les outils dont nous disposons pour travailler, il y a avant tout le premier outil qu’est la méthodologie. Pourquoi la méthodologie ? Parce que nous ne pouvons gérer les langues, surtout dans leurs dimensions techniques et scientifiques, qu’en commun, à plusieurs équipes de spécialistes. Et aussi parce qu’on a chacun une vision différente des langues. Il faut, pour travailler en commun :

pouvoir s’entendre sur une conception semblable de la langue,

pouvoir s’entendre sur ce que sont un terme, un synonyme, une définition, une catégorie grammaticale. Cela parait évident. Mais ce n’est pas le cas. Nous ne travaillons pas tous dans le même arrière-plan culturel, sous une même théorie, dans une même direction.

Généralement, soit on s’en tient à une théorie ; soit on va prendre ce qui nous intéresse chez Ferdinand de Saussure, Chomsky, Benveniste, Rastier, etc. C’est ce que nous faisons constamment en essayant d’être au plus près des avancées et des découvertes en linguistique, en sémantique, etc. Car c’est aussi par les linguistes que la théorie de la terminologie évolue et par là l’efficacité des méthodes et des applications. Cette approche plus proprement linguistique de la terminologie est récente, car la méthodologie en terminologie mise au point à l’ISO résulte d’un travail de plus de 50 ans sur la terminologie. À l’ISO, la terminologie a été et reste largement une science d’ingénieurs. Il y a deux grandes normes à regarder sur ce sujet de la méthodologie en terminologie :

ISO 1087 : Travaux terminologiques : vocabulaire (2001)

ISO 704 : Travaux terminologiques : principes et méthodes (2001)

Ces deux normes sont complémentaires :

ISO 704 : Travaux terminologiques : principes et méthodes (2001) énonce les éléments de théorie de la terminologie. Cela va de la description de l’unité terminologique aux relations entre les concepts.

ISO 1087 : Travaux terminologiques : vocabulaire (2001) formule la terminologie de la terminologie, c’est-à-dire qu’elle donne les définitions de toutes les catégories que nous employons pour mettre en place nos instruments de description de la terminologie. Ainsi, faut-il dire notion ou concept ? De quoi est constitué un concept ? De caractères, de caractéristiques (caracteristics en anglais), d’autres choses ? Et l’objet, comment le décrire ? À chaque fois, on se situe dans une dimension différente. Cela a donné lieu à de très vastes débats. On voit donc qu’est inséparable de la méthodologie la théorie de la terminologie. C’est le deuxième outil dont je veux parler ce matin : la théorie.

De fait, les principes méthodologiques reposent sur une théorie. Sinon on ne fait rien. Et une théorie sans applications est vaine. On doit au moins considérer les trois éléments sur lesquels travaille la terminologie : les unités linguistiques, les concepts et les objets. Nous travaillons donc en terminologie sur au moins trois dimensions :

la dimension linguistique

la dimension conceptuelle

la dimension de l’objet (dimension objectale).

On ne peut pas mélanger les trois, sinon on ne sait plus ce qu’on fait. Alors, est-ce que cela marche ? À l’évidence oui, car c’est ce schéma qui est appliqué depuis des années dans les entreprises.

Je disais tout à l’heure que la terminologie a tendance à englober les discours scientifiques et techniques. On rejoint ici la question fondamentale de la linguistique, à savoir celle du découpage des unités. On trouve donc dans les textes et les corpus, au moins (dans le domaine du bâtiment) :

des unités terminologiques, exemple : monteur de vitres ;

des unités phraséologiques, exemple : poser doucement sur le sol ;

des unités traductologiques, exemple : calcul et présentation des données climatiques.

Enfin le troisième outil dont nous disposons pour faire de la terminologie, ce sont les outils logiciels. Ils constituent une discipline nouvelle, qui est l’application de l’informatique à la terminologie, qu’on appelle en français, selon un terme institutionnalisé par l’ISO, la terminotique. Je me souviens, quand nous commencions à travailler en 1987 dans le RINT (Réseau international de néologie et de terminologie franophone), les logiciels dont nous disposions étaient très hétérogènes. Et même avant, lorsque je travaillais au tout début des années 1980 dans le Réseau franco-québécois de néologie scientifique et technique, nous disposions d’un simple machine à écrire. Je ne suis pas sûr que cela ait beaucoup changé, car il reste difficile d’échanger des données, sauf si l’on travaille sous des logiciels propriétaires. On verra ce que diront sur ce sujet les intervenants qui viendront après moi.

Nous avons fait plusieurs sondages au sein des ministères français sur l’utilisation de leurs outils pour gérer la traduction et la terminologie. Là encore, l’harmonisation des outils n’est pas faite : chacun utilise un peu ce qu’il veut comme logiciel. Internet offre aujourd’hui des possibilités d’outils coopératifs pour le travail en réseau, sous un même langage qui est XML. On pourrait penser à des wikis, sites collaboratifs où chacun apporte ses données. La question reste cependant  de pouvoir structurer ces données. C’est pourquoi nous avons élaboré un prototype qui permet à tout utilisateur de gérer ses données en ligne sur internet et de les échanger facilement dans un groupe de travail. Cela permet un cadre informatique commun, un travail collaboratif sur internet et une exploitation des données, par exemple leur impression, avec une sortie de qualité imprimeur. Cela évite des coûts et des restructurations informatiques très coûteuses et souvent impossibles, car beaucoup de chercheurs dans le monde travaillent sans équipe d’informaticiens gratuite et à proximité.

J’en arrive maintenant à ma conclusion. Elle puise dans les colloques scientifiques que nous organisons à la Société française de terminologie, à savoir :

La terminologie discipline scientifique (2003)

Les néologies contemporaines (2004)

Terminologie et sciences de l’information (2005)

Terminologie et ontologie : descriptions du réel (2006)

Terminologie et médias : la diffusion des termes (2007)

Enjeux de la terminologie automobile dans la mondialisation (2008).

L’idée reçue est que l’anglais est la langue mondiale. C’est ce qu’on appelle le « globish », et que j’appelle personnellement, dans le cadre des outils internet, le « googlish ». Je connais même une entreprise qui m’a avoué que la langue de communication de l’entreprise est le « bad english ».

En fait, quand on regarde comment les choses se passent sur le terrain, on s’aperçoit que certes, la direction, les cadres en général, tendent à échanger entre eux en anglais. Mais sitôt que l’on va sur le terrain, que l’on voit travailler les ouvriers, les techniciens, les ingénieurs, on s’aperçoit que c’est la langue locale qui l’emporte. Beaucoup de nos entreprises commencent à prendre la mesure de cela. Je vois PSA Peugeot Citroën ou Renault développer des stratégies très intelligentes pour s’adapter aux marchés, en essayant de respecter les langues et les cultures de ces marchés. Il y a d’autres signes dans ce sens. Ainsi, on nous a contacté récemment pour travailler à un grand dictionnaire technique français-allemand de 100 000 termes. C’est dire qu’il y a un marché pour un tel produit.

Pourquoi pas aussi un grand dictionnaire technique français-roumain ?

Je vous remercie de votre attention.

 

Références bibliographiques

Depecker (Loïc), Entre signe et concept : éléments de terminologie générale, Presses de la Sorbonne nouvelle, Paris, 2002, 200 p.

Depecker (Loïc) (dir.), La terminologie : nature et enjeux, Langages, n° 157, Larousse, Paris, mars 2005, 128 p.

ISO, Norme internationale ISO 639-1, Partie 1 : code alpha 2, Codes pour la présentation des noms de langue, (français et anglais), Afnor, février 2003, 37 p.

ISO, Norme internationale ISO 704, Travail terminologique-Principes et méthodes (français et anglais), 2e édition, Afnor, 15 novembre 2000, 41 p.

ISO, Norme internationale ISO 860, Travaux terminologiques-harmonisation des notions et des termes, Afnor, novembre 1997, 7 p.

ISO, Norme internationale ISO 1087, Travaux terminologiques Vocabulaire, Partie 1 : Théorie et application, (français et anglais), Afnor, février 2001, 42 p.

ISO, Norme internationale ISO 12616, Terminographie axée sur la traduction, Afnor, février 2003, 28 p.

ISO, Norme internationale ISO 15188, Lignes directrices pour la gestion de projets de normalisation terminologique, Afnor, octobre 2001, 16 p.

Société française de terminologie, Depecker (L.), Dubois (V.), Gresser (J.-Y.) (dir.), La terminologie discipline scientifique, actes du colloque tenu à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm le 17 octobre 2003 sous le patronage du professeur Pierre Gilles de Gennes, prix Nobel de physique, col. Le savoir des mots, Société française de terminologie, Paris, 95 p.

Société française de terminologie, Depecker (L.), Dubois (V.) (dir.), Les néologies contemporaines (dir.), actes du colloque tenu à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm le 15 octobre 2004 sous le patronage du professeur Pierre Gilles de Gennes, prix Nobel de physique, col. Le savoir des mots, Société française de terminologie, Paris, 123 p.

Société française de terminologie, Depecker (L.), Dubois (V.) (dir.), Terminologie et sciences de l'information,  actes du colloque tenu à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm le 2 décembre 2005 sous le patronage du professeur Pierre Gilles de Gennes, prix Nobel de physique, col. Le savoir des mots, Société française de terminologie, Paris, 128 p.

Société française de terminologie, Depecker (L.), Dubois (V.), Roche (Christophe) (dir.), Terminologie et ontologies : description du réel, actes du colloque tenu à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm le 1er  décembre 2006 sous le patronage du professeur Pierre Gilles de Gennes, prix Nobel de physique, col. Le savoir des mots, Société française de terminologie, Paris, 128 p.

Société française de terminologie, Depecker (L.), Dubois (V.) (dir.), Terminologie et médias : la diffusion des termes, actes du colloque tenu à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm le 7 décembre 2007 sous le patronage du professeur Yves Chauvin, prix Nobel de chimie, Société française de terminologie, col. Le savoir des mots, Paris, 128 p. (actes à paraître).

Société française de terminologie, Depecker (L.) Dubois (V.) (dir.), Enjeux de la terminologie automobile dans la mondialisation, actes du colloque tenu au Comité des constructeurs français d’automobiles le 24 janvier 2008 sous le patronage du professeur Yves Chauvin, prix Nobel de chimie, Société française de terminologie, col. Le savoir des mots, Paris, 98 p. (actes à paraître).

 

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Seminar Internaţional „Instrumente pentru asistarea traducerii” - Acte / Séminaire international « Les outils d'aide à la traduction » - Actes
Editat de / Edité par : Uniunea latina/Union Latine
ISBN: 978-9-291220-37-3
2008

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