ACTES - Congrès international sur les langues néo-latines dans la communication spécialisée
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Congrès international sur les langues néo-latines
dans la communication spécialisée

El Colegio de México, Mexique
28-29 novembre 2002
 

 

PAROLES D'OUVERTURE PRONONCÉES PAR DES PERSONNALITÉS POLITIQUES ET CULTURELLES

Allocution de Pierre Baillargeon - Délégué général de Québec au Mexique

Allocution de Jean-Jacques Beucler - Agrégé de l'Université (Paris IV Sorbonne), Délégué Général de l'Alliance Française de Paris au Mexique

Palabras de Jaime Nualart - Coordinador de Asuntos Internacionales - Consejo Nacional para la Cultura y las Artes - México

Palabras de Daniel Prado – Director - Dirección Terminología e Industrias de la Lengua - Unión Latina

PRÉSENTATION D'INTRODUCTION GLOBALE

Español, francés, portugués: ¿equipamiento o merma? - Carlos Leáñez Aristimuño - Unión Latina

LES LANGUES NÉO-LATINES DANS LES ORGANISMES INTERNATIONAUX ET DANS LES CONFÉRENCES INTERNATIONALES

Presencia del idioma español en los organismos y en las conferencias internacionales - Eloy Ybáñez Bueno - Embajador de España

LES LANGUES NÉO-LATINES DANS LES PUBLICATIONS SCIENTIFIQUES ET TECHNIQUES

El español como lengua de las ciencias frente a la globalización del inglés. Diagnóstico y propuestas de acción para una política iberoamericana del lenguaje en las ciencias - Rainer Enrique Hamel - Universidad Autónoma Metropolitana - Departamento de Antropología

Le français dans la communication scientifique et technique - Louis Jean Rousseau - Agence Intergouvernementale de la Francophonie

A língua portuguesa nas publicações científicas: o caso brasileiro - Lígia Café - Instituto Brasileiro de Informação em Ciência e Tecnologia – IBICT

LES LANGUES NÉO-LATINES SUR INTERNET

La expansión del español en Internet - Francisco Gómez Aladillo - Asociación Hispanoamericana de Centros de Investigación y Empresas de Telecomunicaciones – AHCIET- España

Presencia de las lenguas neolatinas en la internet - Daniel Pimienta - Fundación Redes y Desarrollo - FUNREDES

LES LANGUES NÉO-LATINES DANS LES MOYENS DE COMMUNICATION SPÉCIALISÉE

La lengua española en el espacio internacional - Raúl Ávila - El Colegio de México

Espaço de enunciação latino-americano numa sociedade em rede - Eduardo Guimarães - Unicamp - Brasil

 

Le français dans la communication
scientifique et technique

Louis Jean Rousseau
Agence Intergouvernementale de la Francophonie

 

1. Les différentes fonctions des langues
 

Les langues ont en commun de pouvoir jouer dans les communautés de locu-teurs différentes fonctions. Ces principales fonctions sont les suivantes :

Cognitive
Communicationnelle (véhiculaire)
Politique (niveau d’officialité)
Symbolique
Identitaire
Communautaire
Patrimoniale
Etc.

Dans certains cas, toutes ces fonctions ne sont pas présentes pour une langue donnée dans une communauté linguistique. En effet, certaines langues ne rem-plissent que certaines fonctions pour certaines catégories d’usagers. Nous avons de nombreux exemples dans les langues du Sud et du Nord où l’ensemble des fonctions est exercé par plus d’une langue pour une même communauté. Ce peut être le cas, notamment, d’une langue locale, voire nationale, qui cohabite avec une langue véhiculaire transnationale (par exemple, le cas du gaélique en Irlande qui cohabite avec l’anglais), cette dernière remplissant des fonctions d’intercommunication, dans les échanges commerciaux, par exemple. Ça peut être aussi le cas pour une langue étrangère apprise et parlée dans un nombre limité de circonstances de communications. Ainsi, pour un marchand tunisien ayant une clientèle plurilingue, il sera fréquent qu’il puisse exercer son activité professionnelle dans plusieurs langues, dont il aura une connaissance limitée, mais ces langues ne rempliront pour lui que des fonctions de communication uti-litaire et non des fonctions identitaires ou communautaires, par exemple, qui sont le fait de sa langue maternelle, l’arabe, en l’occurrence. Il en irait de même pour un scientifique polonais bilingue polonais-anglais qui utilise l’anglais dans un colloque ou une réunion internationale. Sa langue maternelle remplit toutes les autres fonctions, sauf celles reliées à la communication scientifique nécessaire à l’exercice de sa profession.

C’est sans doute avec ce schéma en tête que nous devrions examiner la place de nos langues dans la communication spécialisée, sachant qu’il ne s’agit que d’une des fonctions exercées par la langue. Il restera à voir, quelle que soit la force ou la faiblesse observée dans cette sphère d’activité, jusqu’à quel point l’exercice limité d’une fonction par une langue affaiblit sa position générale.


2. La communication spécialisée
  En préparant cette intervention, nous nous sommes intéressé non seulement à la communication scientifique au sens strict, mais nous avons étendu nos réflexions à la situation de français dans certaines catégories d’organisations internationales, compte tenu de l’importance de la documentation technique qu’elles produisent et de leur influence sur les pratiques langagières de la communauté linguistique francophone. Nous avons écarté par ailleurs la question de la communic-tion spécialisée dans les grandes entreprises et les multinationales installées dans les pays francophones, notamment en ce qui a trait aux activités de recherche–développement. Mais compte tenu de l’importance croissante de ce phénomène, il y aurait sans doute des études intéressantes à réaliser, comme cela se fait au Québec et en France, dans une moindre mesure.

3. La communication spécialisée
  Avant d’évoquer les problèmes de la communication spécialisée, il convient de voir un peu quel est l’état des lieux de la Francophonie, en tant que bassin de locuteurs. Voici donc quelques chiffres qui nous situeront sur ce point.

Estimation du nombre de francophones en 1998 (Haut Conseil de la Francophonie, 1999) :

Francophones [1] :
112 666 000
Francophones partiels [2] :
60 612 000
Population totale (monde) :
5 869 720 900
Nombre d’Etats et de gouvernements ayant le français comme langue officielle :
28
Francophonie institutionnelle : 55 Etats et gouvernements

4. La place du français dans le monde
  Le nombre global de locuteurs d’une langue ne suffit pas à en évaluer l’importance relative, ni à décrire le ou les rôles qu’elle peut jouer.

Ainsi, Louis-Jean Calvet (Calvet, 2002 : 142) propose un indice composite, en croisant le nombre de locuteurs et le nombre de pays dont c’est la langue officielle. Il en arrive au tableau suivant :

 
Rang 1
(n. de locuteurs)
Rang 2
(n. de pays)
moyenne
1. anglais
2
1
1,5
2. espagnol
4
4
4
3. chinois
1
8
4,5
4. arabe
6
3
4,5
5. français
10
2
6
5. hindi
3
9
6
7. russe
5
8
6,5
7. portugais
8
5
6,5
9. malais
9
7
8
10. allemand
11
6
8,5
11. japonais
10
10
10

Il y a bien d’autres facteurs comme l’ extension d’une langue à plusieurs pays, le degré de développement de ces pays, les différentes fonctions qu’elle joue sur le plan national, régio-nal ou international.

Ainsi, on pourra noter, comme facteurs d’importance ou de valeur d’une langue :

Son rôle international (langue de grande communication) ;
Son caractère de langue officielle ou langue nationale ;
Langue de l’Administration d’un État ou d’un gouvernement ;
Langue des sciences et des techniques ;
Langue d’éducation (langue d’enseignement et langue enseignée – tous niveaux : primaire, secondaire et enseignement supérieur) ;
Langue du commerce et des affaires – plan national et international ;
Langue des médias ;
Langue littéraire ;
Langue normée et standardisée ;
Langue informatisée (ou informatisable) ;
Langue communautaire ou grégaire.

Alors finalement, quelle est l’importance réelle du français dans le monde ?

Dans le fameux rapport du British Council (Graddol, 1997), on peut constater qu’il place le français comme l’une des deux grandes langues de communication internationale, au côté de l’anglais. Mais cette estimation ne vaut que pour la situation actuelle, car dans sa vision prospective, on peut constater qu’en 2050, le français n’est plus mentionné dans les grandes langues de communication.

Ce scénario pessimiste pour le français a souvent été contesté et les données rassem-blées dans les différents rapports du Haut Conseil de la Francophonie nous incitent à nuancer cette interprétation de déclin du français. Certes le français semble décliner dans certains de ses usages, mais dans d’autres, il fait du sur place. En fait, ce sont les autres grandes langues comme l’espagnol qui progressent plus vite que le français.


5. Quelques études de cas

5.1 Le français dans les organisations internationales

  Dans le cas du français, on doit tenir compte du rôle que joue cette langue dans les organisations internationales comme l’ONU, l’OTAN, OCDE, Conseil de l’Europe, l’ISO, et de nombreuses organisations professionnelles internationales, soit comme langue officielle et/ou langue de travail, langue officielle dans les grands ensembles économiques (Union Européenne, ALENA). De plus, il faut tenir compte du fait qu’elle est à la base d’une grande organisation internationale comme l’Organisation internationale de la Francophonie, qui compte 55 Etats et gouvernements.

Cependant, ce qui détermine la « valeur » du français dans ce marché, c’est son usage réel. Ainsi, malgré son caractère officiel aux Nations Unies, le français a été choisi par seulement 22,3 % des délégations nationales comme langue exclusive, alors que l’anglais est le choix de 64,7 % des délégations. De plus, on assiste au déclin progressif du français comme langue de travail dans plusieurs organisations internationales dont les Nations Unies, où la communication orale et écrite s’effectue essentiellement en anglais, ce qui fait dépendre le français de la traduction dans la documentation qui est principalement produite en langue anglaise. On note (Calvet, 2002 : 151) que les correspondances adressées par le Secrétariat général aux pays membres sont le plus souvent en anglais, que les documents sont très souvent distribués en anglais seulement, que les conférences de presse quotidienne du porte-parole du Secrétaire général sont en anglais, que les réunions informelles se font sans interprétation, comme à l’ISO [3], que les documents originaux sont à 95% rédigés en anglais, etc. Or les pratiques linguistiques des Nations Unies ont une incidence considérable sur celles de nombreux pays et organisations, compte tenu du nombre de sujets touchés par les travaux de cette organisation internationale.

Dans l’Union européenne, on s’interroge sur les conséquences linguistiques de l’élargissement prochain de l’Union, dans la mesure où les nouveaux arrivants choisiraient l’anglais comme langue de communication, au moment où déjà, le volume des documents de la Commission européenne rédigés en anglais est de 55 % alors que ceux rédigés en français ne représentent que 33 % (chiffres pour l’an 2000). On se demande d’ailleurs ce qui arrivera du plurilinguisme actuel dans le contexte d’une gestion des lan-gues de plus en plus complexe et de plus en plus coûteuse, même si le coût de cette ges-tion des langues ne s’élève qu’à quelques euros par habitant.


5.2 La normalisation technique internationale
  Parmi les acteurs importants qui influencent les pratiques linguistiques nationales et internationales figurent les organismes de normalisation. Depuis plusieurs années, on assiste à une production pléthorique de normes techniques. Aucun domaine n’échappe à la normalisation, qu’elle soit internationale, régionale ou nationale. On voit se multiplier les comités techniques dans toutes les organisations de normalisation et les organismes de normalisation sont eux-mêmes de plus en plus nombreux. Il y aurait à l’heure actuelle aux environs d’un demi million de normes à travers le monde et il s’en publie chaque année environ 20 000. L’ISO pour sa part présente près de 10 000 titres dans son cata-logue.

Cette omniprésence de la normalisation tient également au fait qu’en plus des normes officielles (normes de jure), c’est à dire celles qui sont établies par les organismes officiels constitués et mandatés pour élaborer et implanter des normes, tels l’ISO, la CEI, l’ANSI, le CEN, etc., s’ajoutent les nombreuses normes « de facto », c’est à dire les normes qui sont élaborées par une organisation autre qu'un organisme formel de normalisation. Une norme de facto peut provenir de plusieurs sources d'activités, variées par le type d'influence technologique et par la nature diverse de leurs intérêts. Ainsi, certaines normes peuvent être établies de facto par un consortium de fabricants d'ordinateurs, par un regroupement de concepteurs de logiciels, par une grande entreprise informatique, par un groupe d'utilisateurs, par une association professionnelle, etc.

Dans le contexte où les échanges s'internationalisent et les technologies nouvelles se multiplient, la normalisation prend un nouvel essor et est désormais perçue comme un outil indispensable dans les échanges commerciaux. Pour les industriels, normalisation devient un outil stratégique qui leur permet d'accéder plus facilement aux marchés mondiaux, de défendre leurs produits, d'exercer une influence et même d'anticiper sur les évolutions techniques. Les normes encadrent la vie des entreprises et des organisations. Elles constituent un système de référence indispensable pour les divers acteurs économiques, un véhicule pour le savoir-faire technique et un outil important pour la diffusion et l'implantation des terminologies traditionnelles et nouvelles.

L'importance de la normalisation et le pouvoir des normes sont multiples. Les normes servent de base au processus de production à l'intérieur de l'entreprise de même qu'aux essais, aux mesures et au contrôle de qualité. Elles sont une des sources principales d'information pour les responsables des marchés publics qui doivent fixés les spécifications techniques applicables à ces marchés. Certaines normes revêtent un caractère obligatoire parce qu'elles sont citées en référence dans la réglementation publique. Le caractère référentiel des documents normatifs s’étend tant aux données techniques qu’ils contiennent qu’à la langue qu’ils véhiculent.

De plus, les normes techniques ont souvent force de loi dans la mesure où de nombreuses lois et les règlements qui en découlent font une référence explicite et obligatoire à telle ou telle norme technique indépendamment de la langue dans laquelle ces normes sont rédigées. La situation a pris de l'ampleur sur les plans régional et national avec l'ALENA (Accord de libre-échange nord-américain). La création d'un marché unique en Amérique du Nord commande, tout comme en Europe, l'harmonisation des normes techniques en usage. Dans le cadre de la libéralisation du marché, les signataires de l'Accord (Canada, États-Unis, Mexique) ont accepté de ne pas avoir recours à des mesures normatives susceptibles de créer des obstacles commerciaux. L'harmonisation normative se traduit en partie par l'adoption de normes internationales (généralement traduites en français) et en partie par la préparation de normes compatibles, par exemple la reconnaissance réciproque des normes et des méthodes d'évaluation de conformité.

Dans la pratique, cette harmonisation normative se traduit souvent par la reconnaissance de normes américaines ce qui force encore une fois de plus les utilisateurs francophones et hispanophones à recourir à des normes en langue anglaise (Rousseau 1994 : 458). On peut penser que ce phénomène touchera tous les pays des deux Amériques dans le contexte de la ZLEA [4].

Examinons un peu quelle est la pratique linguistique d’une organisation comme l’ISO, pour ne prendre qu’un exemple. A l’ISO le français maintient sa position de langue officielle et de langue de travail, en théorie du moins. Voici un extrait des Directives ISO/CEI qui décrit les procédures officielles de travail :

Politique générale concernant l'emploi des langues à l’ISO (ISO, 2001) :

L'expression et la communication dans la vie internationale

Dans le domaine international, il est courant d'utiliser au moins deux langues. L'usage de deux langues est avantageux pour plusieurs raisons, notamment :

• l'expression d'un même concept dans deux langues, dont la grammaire et la syntaxe diffèrent, permet d'en accroître la clarté et la précision;

• quand des accords interviennent sur un texte préparé dans une seule langue, des difficultés risquent de surgir lorsqu'il s'agit d'exprimer ce texte dans une autre langue. Cela peut exiger la reprise des discussions et provoquer des retards si le texte initialement agréé doit être modifié. La mise au point faite tardivement dans une autre lan-gue d'un texte déjà approuvé dans une langue fait souvent apparaître des difficultés d'expression qui auraient pu être évitées si les deux versions avaient été préparées simultanément et modifiées conjointement;

• pour obtenir le rendement maximal des réunions internationales, il importe que les accords réalisés soient sans équivoque et ne risquent pas d'être remis en cause pour des malentendus d'ordre linguistique;

• l'emploi de deux langues choisies dans deux groupes linguistiques différents élargit les possibilités de désignation des délégués pour les réunions;

• l'expression d'un concept dans d'autres langues que les langues choisies devient plus facile et plus rigoureuse dès lors que l'on dispose déjà de deux versions parfaitement harmonisées.

 

L’emploi des langues dans les travaux techniques

Les langues officielles sont l'anglais, le français et le russe. Les travaux de comités techniques et la correspondance peuvent être effectués dans l'une ou plusieurs des langues mentionnées ci-dessus considérées comme les plus appropriées. En application de ce qui précède, l'organisme national de la Fédération de Russie assure toutes les interprétations et traductions en russe ou du russe.

 

 

Toutefois, dans la pratique, si les normes sont généralement diffusées en français et en anglais, c’est cette dernière langue qui s’est imposée progressivement comme langue de travail presque exclusive. Les réunions se déroulent généralement en anglais, sous la pression informelle de l’Organisation et des participants n’ayant pas une connaissance même passive du français, faute de moyen d’organiser l’interprétation et pour des rai-sons d’« efficacité » des travaux. De plus, seuls certains documents normatifs sont diffusés en français à la dernière étape de leur approbation par vote. Tout le travail de conception et de rédaction s’effectue en anglais.

Cette tendance est confirmée et consentie par l’Association française de Normalisation dont le Directeur général affirmait en 2001 que « l’organisation pratique des travaux de normalisation — délai de production de normes, etc. — impose l’anglais comme langue de référence » (AFNOR, 2001 : 59). L’AFNOR cependant assure la traduction en français d’une bonne partie des normes ISO. Ainsi, pour la seule année 2000, l’AFNOR a assuré la traduction de 24.000 pages (AFNOR, 2001 : 21) de documents normatifs (normes européennes et normes internationales IS0).

Cette description sommaire des pratiques linguistiques réelles de l’ISO est tout à fait représentative de celles des grandes organisations de normalisation internationale.


5.3 Les brevets
  Dans le domaine des brevets, il semble que la place du français soit également menacée. Certaines personnalités ont cherché en octobre dernier à alerter l’opinion publique en France alors que le Bureau européen des brevets planifiait la suppression du français comme langue officielle de cette organisation au profit de l’anglais. On pourrait citer également le cas de nombreuses organisations scientifiques et techniques internationales qui ont tendance à pratiquer un tel révisionnisme linguistique qui se traduit, toujours, pour des raisons et pragmatisme et d’économie, par le « tout en anglais ».

5.4 L’enseignement du français
 

La demande pour l’apprentissage semble cependant se maintenir à travers le monde et, pour le Haut Conseil de la Francophonie, « l’enseignement du français progresse en quantité et en qualité dans le monde » (Haut Conseil de la Francophonie, 2001 : 580). Le Haut Conseil constate également, pour ne citer que quelques exemples, que « ce phé-nomène est tout spécialement observable en Afrique anglophone où l’affluence bat son plein dans les Alliances françaises » (Haut Conseil de la Francophonie, 2001 : 580). Le rapport ajoute : « En Australie, dans les cinq dernières années, le nombre d’apprenants de français dans les centres, instituts et alliances, a augmenté de 20 à % selon les cas. ». Il es serait de même au Royaume-Uni, mais aux Etats-Unis, la croissance du français est limitée par la place que prend l’espagnol, ce qui est un phénomène normal, vu l’augmentation de la population hispanophone dans ce pays.

L’un des espoirs de la Francophonie se situe dans le potentiel humain que représente l’Afrique francophone. Cependant, tous les observateurs s’entendent pour dire que la maîtrise du français en Afrique, tant en quantité qu’en qualité n’est pas encore à la hauteur des espoirs. Compte tenu de ce constat général, qui s’ajoute à celui de la dégradation générale des systèmes d’enseignement en Afrique. Le mot peut sembler fort, mais ce constat semble réaliste d’autant plus qu’il est souvent formulé par les responsables politiques africains et par les professionnels de l’enseignement.

C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’organiser les « Etats généraux » de l’enseignement du français en Afrique francophone, sur la base d’une convergence d’analyses dans le cadre des demandes et des besoins exprimés par les pays concernés. Le postulat est que la maîtrise de la langue d’enseignement influence grandement la qualité des apprentissages de toutes les disciplines, en particulier des matières scientifiques. Les deux constats sont les suivants :

La situation générale du français et de son enseignement se dégrade de plus en plus dans les pays africains qui ont fait le choix du français comme langue officielle et comme langue d’enseignement. Des besoins criants existent et requièrent des interventions urgentes.
Les six pays les moins scolarisés au monde sont francophones. Le français y cohabite avec des langues partenaires [5] et certains observateurs et analystes font un lien de cause à effet entre le choix de la langue d’enseignement mal maîtrisé et la qualité des apprentissages et l’efficacité interne des systèmes éducatifs.

Il sera question, pendant cette manifestation qui réunira tous les acteurs de l’enseignement, des enseignants aux responsables politiques, des politiques linguistiques et éducatives, du contenu de l’enseignement, des méthodes d’enseignement et de la formation des enseignants.

Ces Etats généraux, qui devaient réunir plus de 700 personnes en novembre à Abidjan (Côte d’Ivoire), mais ils ont dû être reportés compte tenu de la situation politique dans ce pays.


5.5 Le français dans l’information scientifique et technique
  Dans un rapport publié en décembre 1998, l’Académie des sciences (France) a tenté de dresser un état des lieux et, étant donné l’état alarmant de la situation, a proposé un certains nombre de recommandations visant à redresser la situation.

L’un des premiers constats, que nous avons pu vérifier nous même en préparant la présente intervention, est la grande difficulté d’obtenir une image complète de la situation et surtout, la difficulté d’obtenir des données numériques récentes et représentatives de la production de publications scientifiques et techniques en langue française. Il est possible certes de trouver des données sur le chiffre d’affaire des éditeurs et diffuseurs sur des bases géographiques, mais le facteur « langue » est toujours difficile à isoler. Ainsi, compte tenu de l’existence d’un nombre important de publications scientifiques qui se font en anglais dans les pays francophones, on ne peut établir de correspondances entre l’origine géographique et la langue des publications. De plus, nous avons dû constater qu’aucun des organismes dont nous avons consulté les bases de données ne semble avoir retenu distinctement l’indicateur « langue ». Les indicateurs retenus sont généralement d’ordre géographiques et d’ordre économique. Certes il y a déjà eu des études intéressantes et bien documentées sur le sujet menées par le Conseil supérieur de la langue française du Québec, mais ces documents datent de plusieurs années et mériteraient d’être mis à jour.

Par contre, nous avons pu trouver à plusieurs reprises des constats alarmants sur la diminution de l’édition scientifique et technique en langue française.

Pour l’Académie des sciences (France), pour l’édition scientifique et technique, « de 1990 à 1995, le nombre de titres, des exemplaires et des tirages n’a pas beaucoup varié, mais (…) le chiffre d’affaires en francs constants est indéniablement en décroissance » (Académie des sciences, 1998 : 3). Le rapport ajoute que ce chiffre d’affaires ne représente plus que 5 % du chiffre d’affaires total de l’édition française.

L’Observatoire des sciences et des techniques publie de nombreuses statistiques de l’activité scientifique française et européenne et plus particulièrement sur la mesure des publications, mais il n’est pas possible d’en extraire des données à caractère linguistique. L’Observatoire se cantonne essentiellement dans les données économiques par la conduite d’études des parts du marché ou des études techniques comme l’élaboration d’indicateurs bibliométriques des institutions publiques de recherche en France.

Nous pouvons cependant, mas de manière très indirecte évaluer l’importance relative du français en examinant ce qui est lu ou ce qui est proposé à la lecture.

Ainsi, à titre d’exemple, en examinant le site de l’Institut Pasteur, très fréquenté par tous les chercheurs et par les documentalistes, on trouve une page contenant une longue liste des sites Internet des revues scientifiques proposées aux lecteurs. Dans cette liste de 2068 périodiques scientifiques de haut niveau, on en trouve 105 dont le titre est en français, soit 5 % seulement. Nous ne pouvons guère tirer de conclusion de cet échantillon qui n’est valable que pour une série limitée de domaines (sciences de la santé, microbio-logie, etc.), mais cela nous donne une idée de la part du français.

Dans les sciences humaines, la proportion du français serait sans doute plus importante. On sait par ailleurs qu’il existe environ 8000 revues scientifiques dans le monde, dont 1500 en France, mais encore une fois, on ne peut affirmer que ces 1500 périodiques sont totalement francophones.

En comparaison, nous pouvons constater que pour l’ensemble des publications toutes catégories confondues, on peut estimer (Graddol, 1997) la part du français à au moins 7,7 % alors que d’autres sources estiment cette part à environ 10% (Renard, 2000 : 150).

Comme nous ne disposons pas de tableau clair et à jour de la situation de l’édition scientifique en langue française, il est évident que nous devrions recommander aux différents organismes de veille en ces matières, d’ajouter l’indicateur « langue de publication » aux nombreuses études qui sont faites sur l’état de l’édition scientifique et technique, de manière à ce que nous sachions ce qu’il en est exactement et que nous puissions évaluer la performance ou l’impact des mesures qui ont été prises par les organisations francophones et par les États et gouvernements. Il nous semblerait tout à fait opportun que les instances des Trois espaces linguistiques [6] organisent en commun la collecte des données relatives à la documentation scientifique et technique en mettant en relief l’indicateur « langue » en harmonisant les méthodes de collecte et de traitement des données, afin de pouvoir faire des comparaisons utiles.

En fait, nous faisons face à un énorme problème de marché : l’offre et la demande. Le nombre de francophones dans le monde devrait normalement constituer un bassin suffisant pour constituer un marché intéressant et pour maintenir et développer l’usage du français dans les sciences et les techniques. Cependant, ce bassin de francophones n’est pas uniforme, loin de là ! Une bonne partie de la population des pays francophones du Sud est constituée de ce que nous avons nommé ci-dessus de « francophones partiels ».

On constate également, dans cette partie du monde francophone, une sous scolarisation et un analphabétisme dans les pays du Sud de la Francophonie ; le degré de littératie est faible et seule une petite élite a accès aux études supérieures. De plus, les systèmes d’éducation sont, dans plusieurs pays, dans un état déplorable et nécessitent des investissements majeurs. Cependant, le Sud est le terrain le plus propice à l’augmentation du marché du français.

Alors, finalement, que veulent les auteurs des publications scientifiques et techniques ?

Être publiés rapidement :

Les chercheurs francophones publient massivement en anglais afin d’optimiser la diffusion de la recherche sans passer par la traduction, jugée coûteuse et chronophage.

Être diffusés le plus largement possible et être lus par le plus grand nombre :

Ils ont le sentiment qu’ils seront davantage lus s’ils publient en anglais. Ils n’ont cer-tainement pas tort de ce point de vue. Le rapport de l’Académie des sciences estime que le lectorat d’une publication en langue anglaise est supérieur de 3 à 4 fois à celui d’une publication en français (Académie des sciences, 1998 : 6).

Être cités le plus souvent possible :

Ils sont prisonniers des systèmes d’évaluation qui tiennent compte du volume des citations. Et comme les index de citations visent surtout les publications en anglais, c’est donc dans cette langue qu’ils veulent publier.

Le marché favorise nettement la langue anglaise ; la langue des publications scientifiques et techniques est un épiphénomène de la diffusion, du statut et de l’utilisation des langues en général.


6. Pistes de solution

6.1 Actions de soutien dans la Francophonie institutionnelle

  6.1.1 Programmes de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie [7]

L’Agence intergouvernementale mène trois principaux programmes dans le contexte de sa politique en faveur de la diversité culturelle. Ces programmes visent à la fois l’affirmation et le soutien du statut du français et le développement des langues et de l’instrumentation linguistique.

« Le français dans la vie internationale ». L'objectif principal de ce programme est de contribuer au renforcement des effectifs francophones dans les organisations internationales par des actions de formation spécifiques et la mise à disposition de jeunes experts, dans la perspective de leur embauche ultérieure. Il s’agit aussi d’assurer un bon niveau de présence francophone dans la vie internationale, notamment par le soutien à la participation des francophones aux concertations internationales et à l’usage du français dans les conférences internationales, grâce à l’interprétation et à la traduction de documents ;

Le programme « Promotion du français et appui à son enseignement » vise à soutenir des actions de modernisation de l’image du français et d’incitation à son usage, par l’audiovisuel mais surtout par son enseignement, à travers des échanges d'expériences et d'expertises, un soutien aux réformes des systèmes d'enseignements. Il s’agira aussi d’appuyer la production d'outils didactiques adaptés aux différentes situations d’apprentissage et distinguant le cas spécifique des 22 États membres du Sud qui ont choisi le français comme langue officielle, où l’accès du plus grand nombre à cette langue pose d’abord une question de développement et de pleine participation à la citoyenneté ;

L’appui aux politiques linguistiques et aux langues partenaires ». Ce soutien couvre tout autant le domaine d’élaboration de législations adéquates que celui de l’aménagement linguistique par recours aux industries de la langue. En plus, une attention particulière sera accordée aux langues nationales partenaires qui, sur le terrain africain et créolophone, servent de relais à la langue française en tant que vecteurs de communication, d’éducation et de créativité. Le soutien de ces langues d’intercommunication, qu’elles soient de portée nationale ou transfrontalière a pour objectif de rendre aisée leur utilisation concrète, à l’oral comme à l’écrit. Mais il s’agit également d’organiser un partenariat avec les autres organisations internationales représentant d’autres espaces relativement homogènes autour de langues telles que l’arabe, l’espagnol ou le portugais.

A ces programmes s’ajoute le soutien financier apporté par le Fonds francophone des autoroutes, qui a permis la réalisation de nombreux projets de contenu francophone sur l’Internet.

 

6.1.2 Actions de l’Agence universitaire de la Francophonie

L’Agence universitaire de la Francophonie regroupe 432 établissements d’enseignement supérieur et est constituée de réseaux institutionnels et en réseaux de chercheurs dans toutes les disciplines du savoir et de l’enseignement. Parmi les programmes de l’Agence, il convient de citer ici deux d’entre eux :

Edition – diffusion

· Produire et diffuser de l’information scientifique et technique en médecine, agronomie, sciences de l’ingénieur, économie, sciences de l’information, sciences juridiques, sciences humaines et du langage. L'édition est multisupports: ouvrages, cédéroms, revues électroniques et contenus d’enseignement en ligne.

· Plus particulièrement, développer l’édition et la diffusion, notamment en ligne, afin de décloisonner les universités du Sud en matière d’information scientifique et de favoriser l’expression des besoins et la diffusion des travaux en documentation scientifique:

o en soutenant la production de contenus scientifiques relevant de l’enseignement ou de la recherche, et en assurer une diffusion internationale;
o en développant une production de contenus scientifiques francophones en ligne;
o en dotant les universités francophones de l’information scientifique dont elles ont exprimé le besoin à travers le programme « Fonds documentaire » de base et de mise à disposition des gisements informationnels, encore largement localisés au Nord, au sein des universités du Sud.

Soutien aux manifestations scientifiques et aux sociétés savantes

L’AUF apporte son soutien à différentes manifestations scientifiques en y favorisant notamment la participation et les communications de chercheurs du sud, ainsi que la diffusion des actes. Les thématiques de ces manifestations sont en cohérence avec les programmes et les priorités de l’Agence.

Par ces actions, l’Agence universitaire de la Francophonie joue un rôle majeur d’animation et de coordination des activités scientifiques francophones.


6.2 Pistes pour les publications scientifiques et techniques et les colloques:
  Pour soutenir l’offre en matière de publications scientifiques et techniques, de nombreuses actions ont été conduites tant par la Francophonie institutionnelle que par les gouvernements francophones. Rassurez-vous, je ne vais pas énumérer tout ce que les uns et les autres ont fait en ce domaine. Je vous renverrai simplement aux divers rapports préparés par le Haut conseil de la Francophonie et publiés tous les deux ans sous le titre : Etat de la Francophonie dans le monde. Ces rapports, très documentés présentent de manière très synthétique tout ce qui se fait. Ces actions portent essentiellement sur les points suivants :

Programmes d’aide à l’édition ;
Programmes d’aide à la traduction et à l’interprétation pour les congrès et colloques scientifiques ;
Programmes d’aide à la diffusion de l’imprimé ;
La diffusion par l’Internet – les archives ouvertes ;
Etc.

Par ailleurs, il nous semble que l’édition électronique sur Internet, que nous n’avons pas évoquée, sachant qu’il y aurait un exposé particulier sur ce sujet, est l’une des pistes d’avenir pour la diffusion de documentation scientifique et technique, autant celle qui est destinée à des publics restreints et très spécialisés (documentation primaire) que celle qui est destinée à un public élargi. On pense à la diffusion des thèses, par exemple, ou l’édition de périodiques électroniques.

Il est évident que ces actions, salutaires pour le maintien du français dans les sciences et les techniques, sont nettement insuffisantes et ne représentent que la goutte d’eau dans l’océan. Ils servent surtout à ralentir le déclin de français dans l’édition scientifique, et, dans une moindre mesure, ans l’édition technique.


6.3 L’instrumentation linguistique
  Pour favoriser la diversité linguistique et donc la place du français dans la production de documentation scientifique et technique, il conviendra de soutenir le développement de l’instrumentation linguistique, qu’il s’agisse des produits de l’ingénierie linguistique, des ressources linguistiques ou de l’enseignement du français et plus particulièrement du français de spécialité.

 

6.3.1 Produits d’ingénierie linguistique

L’Agence de la Francophonie soutiendra la tenue en avril 2003 la tenue d’une vitrine-forum de l’ingénierie linguistique francophone. Cette manifestation est organisée par le Réseau international francophone d’aménagement linguistique (RIFAL) créé en 2000 par l’Agence, et se tiendra à Montréal, en collaboration avec l’Office québécois de la langue française. Cette manifestation vise à mettre en évidence le potentiel et la qualité des chercheurs et ingénieurs-linguistes francophones. Cette vitrine-forum est destinée à favoriser l’émergence et l’évolution des outils d’ingénierie linguistique et d’assurer la promotion et la réceptivité des produits technologiques francophones.

Ces produits d’ingénierie linguistiques sont très nombreux et appartiennent aux différen-tes catégories suivantes :

l’informatique documentaire;
les systèmes experts;
les outils d’analyse et de génération de textes;
les outils pour la traduction assistée par ordinateur, la lexicomatique, et la terminotique;
Les outils d’aide à la rédaction et à l’édition de textes;
Les outils de saisie automatique de l'écrit;
Les outils de traitement automatique de la parole;
La localisation;
Les outils inforoutiers (navigateurs, moteurs de recherche, etc.).

 

6.3.2 La terminologie

Parler de communication scientifique et technique implique que l’on s’intéresse également aux questions terminologiques. Les activités terminologiques, en ce qui concerne le français, ont été très nombreuses au cours des 30 dernières années. Les organismes de plusieurs pays francophones ont déployé des efforts importants et plusieurs grandes banques de terminologie traitant le français ont été mises sur pied et sont diffusées sur Internet. La Francophonie institutionnelle pour sa part a contribué année après année à assurer la coordination des travaux des uns et des autres par la création de deux réseaux, le RINT, Réseau international de néologie et de terminologie, puis le RIFAL, évoqué plus tôt, qui lui a succédé en 2000. A ces efforts, il convient d’ajouter également les travaux du réseau de l’Agence universitaire de la Francophonie par le réseau LTT, Lexicographie, traduction et terminologie, qui a organisé au fil des ans de nombreuses manifestations scientifiques sur le thème de la terminologie.

L’aménagement de la terminologie fait partie intégrante du concept de politique linguistique. La terminologie, compte tenu du volume croissant de nouveaux concepts à dénommer, compte tenu de la fréquence élevée de la mise à jour des connaissances, de la multiplication de la communication spécialisée, occupe une place de plus en plus importante dans la vie quotidienne. Le volume des données terminologiques à gérer est de plus important et de plus en plus complexe.

La terminologie est omniprésente dans les activités

de conception;
d’élaboration et de transfert des connaissances;
de traitement de l’information;
de la gestion des connaissances et des données textuelles et documentaires;
dans les échanges scientifiques et techniques;
dans les échanges commerciaux à tous les niveaux.

Compte tenu de l’ensemble de ces applications aucune organisation sérieuse ne peut réussir aujourd’hui sa communication sans une bonne prise en charge de sa fonction « terminologie », laquelle doit être bien intégrée aux rouages des organisations. En appui à cette idée, je citerai à nouveau le Rapport de l’Académie des sciences déjà men-tionné :

« Les sciences et les techniques imposent à ceux qui oeuvrent sur le front avancé de leur progression, une évolution continuelle de la langue, une création terminologique constante, une capacité d’expression sans cesse renouvelée, bref une activité coûteuse en temps et en efforts que seuls le nombre et la qualité des publications et de leurs lecteurs justifient. » (Académie des sciences, 1998 : 7).

Et le rapport ajoute :

« Une langue qui ne sera plus apte à remplir ces conditions devra renoncer à être un instrument essentiel de la modernité. » (Académie des sciences, 1998 : 7).

Deux manifestations récentes ont mis en lumière le rôle de la terminologie dans la diversité linguistique et l’urgence des investissements nécessaires au développement, à la mise à jour et à la diffusion des terminologies. Et il est opportun, croyons-nous, de rap-peler quelques unes des recommandations de ces deux manifestations.

Séminaire interaméricain sur la gestion des langues – Québec, août 2002 :

Diffusion massive des terminologies pour soutenir les activités de rédaction et de traduction. Les résolutions du Séminaire interaméricain de Québec sur la gestion des langues :

o Que les organismes interaméricains de normalisation des Amériques de même que les groupes de travail de la ZLEA concernés élaborent les normes techniques et terminologiques et autres documents normatifs dans au moins quatre langues : l’anglais, l’espagnol, le français et le portugais;

o Que les organismes interaméricains se dotent d’infrastructures terminologiques chargées d’établir des terminologies multilingues dans les domaines utiles et prioritaires pour le processus d’intégration

Sommet de la terminologie : Déclaration de Bruxelles – juin 2002 (ex-traits) :

Les nombreux organismes et réseaux présents lors de cette manifestation ont formulé un certain nombre de recommandations dont les suivantes :

considérant que la terminologie est omniprésente dans toute activité humaine,

conscients que la terminologie est un moyen privilégié pour véhiculer de l’information dans la communication spécialisée, mais qu’elle joue également un rôle primordial dans l’affirmation et la promotion de la diversité culturelle et linguistique,

reconnaissant le besoin de faire prendre conscience aux professionnels et aux décideurs de la valeur éminente de la terminologie en tant qu’outil de communication et de transfert des connaissances,

o soutenir la création d’infrastructures de terminologie dans les grands ensembles économiques, tels que l’Europe et la future ZLEA, et soutenir les autres infrastructures terminologiques existantes;

o favoriser les initiatives de sensibilisation des industries et des administrations à la participation au travail terminologique;

o promouvoir la mise en place des programmes de financement particulier pour le travail terminologique, et surtout pour le développement et la mise à jour des terminologies;

o promouvoir les initiatives tendant à l’usage approprié de la terminologie, surtout á tous les niveaux d’enseignement et de spécialisation, universitaire et non-universitaire;

o rendre obligatoire la discipline de la terminologie et des langues de spécialité dans tous les cursus de traduction et favoriser son introduction dans toutes les disciplines, en particulier celles à caractère scientifique et technique.

Il y a dans l’ensemble de ces recommandations issues de deux rencontres différentes, une convergence qui va dans le sens des propos que nous tenons ici.

 

6.3.3 Un secteur à développer : L’enseignement des technolectes

Le développement de l’intercompréhension, qui peut constituer une piste de solution au développement de la diversité linguistique dans les activités scientifiques et techniques, passe par le renouvellement de l’enseignement des langues et plus particulièrement, croyons-nous, par l’enseignement des technolectes, autrement appelés « langues de spécialité ». Cette formation peut se faire soit dans le cadre de la formation académique (formation professionnelle), dans le cadre du perfectionnement en milieu de travail ou dans la formation des travailleurs immigrés.

Les questions relatives à l’enseignement du français et (et d’autres langues de grande communication) comme langues secondes sont très présentes dans nos préoccupations, mais c’est peut-être davantage en amont de l’enseignement que devraient se déployer les actions de promotion. Il conviendrait, nous semble-t-il, de travailler prioritairement à rendre plus attrayant et plus utile l’apprentissage du français, à une époque où tout s’évalue sur le plan de la rentabilité.

Le prestige de notre langue comme langue de culture ne semble plus être un argument significatif dans les choix linguistiques des apprenants. En effet, les principales motivations des apprenants sont plutôt d’ordre économique : on choisira la ou les langues utiles pour le commerce international, pour la science et pour les communications internationales. Plutôt que de simplement développer l’offre en matière d’enseignement classique du français, il serait sans doute plus avisé et plus efficace de stimuler la demande d’apprentissage de cette langue, ce qui suppose une action en faveur de son utilité socio-économique.

La demande pour l’apprentissage d’une langue est de toute évidence fonction de son statut réel à l’échelle internationale ou à l’échelle de grands ensembles économiques. Poser le problème de l’utilité socio-économique des langues nous conduit vers la question de l’usage des langues à des fins professionnelles et donc des langues de spécialité (LSP), que nous préférons nommer « technolectes », puisqu’il ne s’agit pas de langues à proprement parler, et que nous pouvons définir de la manière suivante : sous-système linguistique qui utilise une terminologie, une phraséologie et d’autres moyens linguistiques (locutions terminologiques, éléments sémiostylistiques, etc.), dans un domaine particulier du savoir.

L’enseignement des technolectes comme outils de la communication spécialisée serait de nature à la fois à :

augmenter l’offre en enseignement et en développant un créneau encore peu exploité ;

stimuler la demande en mettant davantage en relief l’utilité socio-économique de l’apprentissage des langues visées et en élargissant l’éventail des publics cibles ;

moderniser l’image de l’enseignement des langues en enrichissant et en diversifiant les contenus de l’enseignement.

Par contre, l’enseignement des technolectes commande un renouvellement des ressources pour l’enseignement, à commencer par leur description. En effet, si la description des technolectes est largement faite et mise à jour en permanence pour ce qui est des terminologies, notamment par les différentes banques de terminologie (Grand dictionnaire terminologique, Eurodicautom, Termium, et autres banques non publiques), c’est loin d’être le cas pour la description des autres éléments (phraséologie, locutions, éléments sémiostylistiques, etc.), sauf pour un certain nombre de domaines tel le droit, le domaine des affaires, etc.

L’expansion de l’enseignement des technolectes commande également, dans une certaine mesure, le renouvellement de la pédagogie : nouvel objet à enseigner, nouvelle catégorie d’apprenants (étudiants dans les secteurs professionnels de différents niveaux et professionnels en exercice).

 

6.3.4 La formation à l’intercompréhension :

Les formations en langues visant essentiellement des compétences de compréhension orale ou écrite (et non leur maîtrise de performance intégrale) pour assurer la compréhension mutuelle ont été déjà proposées dans la préparation de programmes de coopération entre les Trois espaces linguistiques (Francophonie, Hispanophonie et Lusophonie) comme peuvent constituer une piste de solution au problème de la langue de travail au sein des organisations internationales, en remplacement du « tout en anglais » qui est la pratique de plus en plus courante, comme nous l’avons déjà dit.

Il s’agirait très certainement des formations destinées à un public beaucoup plus large que l’enseignement traditionnel, mais d’une formation plus économique (coût et durée). Ces méthodes ne visent que la compétence de réception et sont de nature à créer des situations de parité dans lesquelles chaque locuteur utilise sa langue première. Le mode de gestion de la pratique des langues, dans un tel contexte est de nature à soutenir la diversité des langues et leur usage réel.


7. Conclusion
 

Enfin, en guise de conclusion, au-delà de l’ensemble des quelques pistes de solution que je viens d’évoquer, il demeure que tout cela porte essentiellement sur l’augmentation de l’offre, alors qu’il nous faudrait aussi travailler sur la demande en matière de langue, à commencer par des actions de sensibilisation auprès des locuteurs des langues dont nous souhaitons l’affirmation et la promotion et pour l’organisation que je représente, il s’agit d’abord et avant tout des francophones, qui sont hélas les premiers artisans — involontaires certes, mais hélas efficaces — de la diminution du rôle joué par le français, car si les francophones n’utilisent plus leur langue dans un certain nombre de circonstances que nous avons évoqué plus tôt, qui le fera à leur place ?

 

Louis-Jean Rousseau
Direction des langues et de l’écrit
Agence intergouvernementale de la Francophonie
2002-12-03


Bibliographie
  Académie des sciences (1998), Les publications scientifiques et techniques en langue française, Rapport No 43, Paris, Editions TEC & DOC.

AFNOR : 2001, Normalisation et défi du multilinguisme, [Actes du colloque], Paris, 30 novembre 2001.

Calvet (Louis-Jean), 2002, Le marché aux langues, Paris, Plon,

Grraddol (David), 1997, The Future of English, London, The British Council.

Haut conseil de la Francophonie, 1999, Etat de la Francophonie dans le monde, Paris, La Documentation française.

Haut Conseil de la Francophonie (2001), Etat de la Francophonie dans le monde, Données 1999-2000, Paris, La Documentation française.

ISO 2001 : Directives ISO/CEI, Partie 1, 4e édition.

Renard (Raymond) 2000, Une éthique pour la Francophonie, Paris, Didier Erudition.

Rousseau (Louis-Jean), 1994, « Normalisation et implantation terminologique », Les Actes du colloque sur la problématique de l'aménagement linguistique, Université du Québec à Chicoutimi, tome II.


Notes
 

[1] Francophone : personne capable de faire face, en français, aux situations de communication courante.

[2] Francophone partiel : personne ayant une compétence réduite en français, lui permettant de faire face à un nombre limité de situations.

[3] Organisation internationale de normalisation.

[4] Zone de libre échange des Amériques.

[5] Dans la Francophonie institutionnelle, on appelle « langue partenaire », une langue qui coexiste avec la langue française et avec laquelle sont aménagées des relations de complémentarités et de coopération fonctionnelles dans le respect des politiques linguistiques nationales.

[6] Francophonie, Hispanophonie et Lusophonie, entre lesquelles des relations de coopération sont déjà engagées.

[7]On trouvera le détail de cette programmation à l’adresse Internet suivante : www.agence.francophonie.org/programmes/home.cfm




                   

 





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