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Technologie, moteur de la diversification du métier de traducteur

Jean-Marie Vande Walle, Observatoire international des métiers de la traduction (Union des traducteurs professionnels)

Les rapports entre traduction et technologie sont relativement récents. Ils remontent tout au plus à une cinquantaine d’années lorsque des chercheurs ou des savants fous se sont entichés de faire traduire par la machine. Mais le présent exposé ne vise pas à faire le tour de la question de la traduction automatique, du moins pas à grande échelle. Plus modestement, il brossera, à la demande des organisateurs, le chemin technologique type qu’aurait suivi un traducteur libéral.

Pour qu’il y ait traduction au sens où nous l’entendons aujourd’hui dans cette salle [1], il faut impérativement qu’il y ait un message sur un support écrit. Dès lors, même si d’aucuns se plaisent à considérer la traduction comme l’un des plus vieux métiers du monde, ils confondent apparition d’une langue sous une forme orale et diffusion de cette langue sous une forme écrite. Il a fallu plusieurs dizaines de milliers d’années à l’homo sapiens sapiens pour fixer ses borborygmes sur un support, a fortiori pour fixer la traduction d’une langue étrangère. Par conséquent, la technologie dans la traduction se confond pour une grande part avec l’évolution de l’écriture. La pierre puis les tablettes gravées ont bien sûr fait place à la peau d’animal d’abord, au papyrus, au parchemin, au vélin et au papier ensuite mais aucun de ces progrès que nous appelons aujourd’hui techniques n’a eu d’influence sur la manière dont le traducteur exerçait son métier. L'imprimerie, toujours présentée comme une révolution majeure dans l’histoire de l’humanité, n’a guère fait progresser la traduction en tant que telle. Tout au plus l’invention de Johannes Gutenberg a-t-elle permis de remplacer les moines copistes du moyen âge et de diffuser plus largement les écrits auprès des érudits. Mais pour l’essentiel, la traduction est restée confinée aux œuvres littéraires, religieuses ou philosophiques. Et d’autant plus que l’écrasante majorité de la population de nos contrées était analphabète jusqu’à la fin du 19e siècle dans le meilleur des cas. Apportons encore un deuxième bémol à l’enthousiasme de certains en ajoutant que la totalité des matériaux (textes originaux) que les traducteurs techniques et commerciaux traitent en 2005 n’existait pas voici à peine 100 ans. Pas de télévision ni de cinéma, et donc pas de sous-titres à traduire ou de films à doubler. Pas d’administrations pléthoriques et pas de milliers de formulaires différents à compléter. Pas de commissions rogatoires internationales à la recherche de blanchisseurs d’argent sale. Pas de manuels d’utilisation pour des appareils électroménagers pas encore inventés. Pas d’institutions internationales à la production diversifiée et multilingue. Pas de normes par milliers à respecter par des producteurs de bien manufacturés. Pas de transactions bancaires ou boursières par-delà les frontières pour les particuliers. Pas de moyens de communication performants pour le plus grand nombre. Pas d’informatique et donc pas d’interfaces à adapter dans une foule de langues. Bref, pas de mondialisation, d’internationalisation, de globalisation, de localisation ou autre –tion. En fait, pas grand-chose. Regardons autour de nous : les appareils que nous utilisons quotidiennement, les documents que nous rédigeons, lisons ou complétons étaient inconnus voici moins de trois générations.

Le premier effet de la technologie sur la traduction est par conséquent de nature quantitative : les inventions de la fin des 19e et 20e siècles ont généré des centaines de milliards de mots à adapter dans un nombre croissant de langues (brevets, manuels, consignes de sécurité, contrats, règlements, jugements, etc.). L’intensification des échanges commerciaux, grâce aux nouveaux moyens de communication, a tout logiquement démultiplié les besoins de traduction. Elle a en quelque sorte créé un nouveau marché.

S’il faut vraiment citer une première évolution technologique dans l’environnement de travail du traducteur, encore anachorète à l’époque, c’est sans doute la machine à écrire inventée par Sholes en 1868 qui a permis à d'habiles dactylographes de multiplier à l'envi les diverses versions des textes traduits. Mais guère plus. On a vu alors éclore les « pools » de dactylos dans les administrations, les compagnies d’assurances, les banques et toutes les entreprises qui traitaient de grandes quantités d’écrits. On notera aussi le recours aux machines à cartes perforées de Hollerith (à partir de 1890) pour le classement de grandes quantités d’informations. Petit à petit, le traducteur individuel s’est adapté à cette situation en apprenant vaille que vaille à taper à la machine d’abord, en faisant appel à un secrétariat, interne ou externe quand ses moyens le lui permettaient. Cette situation perdurera environ un siècle, avec bien sûr quelques innovations techniques comme les machines à écrire électriques, des claviers plus complets, des rubans correcteurs et surtout les polices de caractère sur des boules interchangeables, le nec plus ultra de la dactylographie. Remarquons encore dans les années 1950 l’apparition d’un animal hybride : le traducteur ‘dicteur’ qui enregistrait son travail sur une bande magnétique traitée ensuite par une secrétaire. L’espèce est en voie d’extinction et l’Unesco envisage de la faire protéger ou de l’inscrire au patrimoine des traditions orales de l’humanité.

L’informatisation à grande échelle au début des années 70 n’a pas eu le temps d’influencer durablement la fonction de traducteur individuel. En entreprise, les traducteurs ont néanmoins appris à travailler en réseau sur de grands systèmes et les chercheurs se sont précipités sur le traitement de gros volumes de textes. Très rapidement toutefois, l'informatique personnelle a pris le relais au début des années 80. Pour l’anecdote, le premier ordinateur personnel (Apple I) date de juin 1977. Il coûtait 1300 dollars américains de l’époque et ne comportait pas de disque dur, la sauvegarde des données s’effectuant sur une bande magnétique externe. Quant à l’écran, il était inexistant : l’ordinateur se branchait sur le téléviseur. L’Apple II a rapidement pris le relais et beaucoup de spécialistes le considèrent comme le véritable premier ordinateur personnel mais son prix restait prohibitif. Il a fallu attendre octobre 1981 pour voir IBM débarquer avec le premier ordinateur personnel réellement utilisable par les traducteurs. Pour 2880 dollars, on pouvait acquérir une machine avec lecteur de disquette, une mémoire interne de 16 Ko et un écran noir et blanc de 11 pouces. En deux temps trois mouvements, les fabricants de PC se sont multipliés et ont fait chuter les prix. Les disques durs aux possibilités croissantes, l’augmentation de la taille des écrans ou du format de disquettes se sont succédés à un rythme ultrarapide. Entre la commande d’un ordinateur et la livraison (les ordinateurs n’étaient pas encore prêts à emporter dans les rayons des supermarchés), la technique avait évolué et l’acheteur avait toujours l’impression d’être en retard d’une guerre. Sentiment assez frustrant quand l’achat représentait malgré tout plusieurs mois de travail.

Au début des années 1980, l’informatique personnelle ne respectait aucune norme particulière. Techniquement, les ordinateurs ont suivi un développement assez anarchique. Certains constructeurs hésitaient entre un matériel professionnel et un matériel ludique. L’expérience de marques comme Commodore, Tandy ou Amiga est assez exemplative à cet égard. Pour certains, il s’agissait de construire une console de jeux qui permettait accessoirement de manipuler du texte ou de tenir une comptabilité personnelle. Pour d’autres, c’est l’option bureautique qui primait. Au niveau des systèmes d’exploitation, la situation était identique. IBM a imposé sur ses machines le DOS de Microsoft mais d’autres proposaient des logiciels plus personnels (DR-DOS, par ex.). D’autres encore essayaient d’adapter d’anciens langages de programmation aux PC (CP/M, Fortran, Pascal, Unix). On a vu aussi la première interface graphique (GEM) dont le principe sera honteusement pillé quelques années plus tard par qui-vous-savez. Pour les grands systèmes informatiques d’entreprise (impayables pour le traducteur individuel), on lançait les premiers logiciels de traduction dite automatique (Systran, Metal), on créait les premières mémoires de traduction ou les premières bases de données terminologiques (Termium).

La matière brute, c.-à-d. le texte à traduire, existant désormais sous une forme numérique accessible au plus grand nombre, on a vu apparaître des outils statistiques (comptages, répétitions/fréquences, analyses de proximité), des concordanciers, des extracteurs de toutes sortes, des lemmatiseurs. Avec quelques années de retard, le traducteur a également bénéficié de ces recherches et le traitement de textes s’est diversifié. Il est devenu plus puissant et plus convivial. Chaque fournisseur s’est plu à introduire tous les trimestres de nouvelles fonctions plus ou moins utiles (comptage de mots, cherche/remplace, correction orthographique, etc.), à gérer les couleurs ou l’impression de manière plus fine. C’était la guerre permanente entre WordPerfect, WordStar, DisplayWrite et autres Word. Les premiers gestionnaires de terminologie se sont popularisés au même moment (Tracer, par ex.).

Parallèlement, d'activité à composante purement linguistique et rédactionnelle, la traduction est devenue affaire de techniciens. En effet, pour faire fonctionner la machine et ses attributs, les utilisateurs ont dû mettre les mains dans le cambouis. Non seulement les prix étaient excessifs mais le matériel n’était guère fiable. Les plus anciens d’entre nous se souviendront des retours incessants du matériel à l’atelier pour remplacer le lecteur de disquette, le disque dur ou l’imprimante à picots qui refusait obstinément tout travail le jour de la livraison d’un texte. Les systèmes étaient assez peu compatibles entre eux et il fallait généralement passer par des ‘ponts’ pour communiquer : conversion de formats de fichiers, modules indépendants, divers formats de disquettes, ... Ainsi donc, le traducteur a été contraint de maîtriser les règles de base de l'informatique dans leurs aspects techniques. Mais aussi assimiler des tonnes de manuels pour ces dizaines d’outils. Ce savoir-faire a été acquis sur le tas par les traducteurs en activité comme par les étudiants de l’époque car aucune formation n’intégrait la composante informatique avant 1987. Le traducteur est devenu aussi terminographe et technicien/programmeur.

Personnellement, je situe le véritable décollage de l’informatique pour le traducteur individuel en 1987/88 quand les ordinateurs sont devenus assez puissants pour faire ce qui leur était demandé, quand l’imprimante laser a permis de remettre des textes clairement imprimés, quand les écrans couleurs ont ouvert les portes de la convivialité. Un élément souvent occulté est l’organisation des premiers réseaux internationaux. Je songe en particulier à des réseaux comme Compuserve ou BitNet. Les traducteurs sont sortis de leur isolement. Le modem a permis d’échanger des fichiers avec le monde entier, d’organiser des communautés de traducteurs comme Flefo, de livrer sa production sans passer par un support physique (disquette ou papier). Car il ne faut pas oublier non plus le côté commercial de la profession. Les réseaux, c’était aussi l’ouverture pour le traducteur, le contact avec l’étranger, les clients à l’autre bout du monde, les sources de documentation dispersées.

À mesure que la puissance des ordinateurs personnels a augmenté, le nombre de possibilités a connu une croissance exponentielle. On a ainsi pu traiter des quantités de texte plus importantes, intégrer des outils plus performants, affiner les procédures. Du traitement de texte pur (manipulation des chaînes de caractères et conservation en mémoire), on est rapidement passé à la mise en page du texte traduit. Au début, les logiciels de publication étaient assez lourds et peu conviviaux (les premières versions de PageMaker, par ex.). Petit à petit, le traducteur a aussi abandonné ses sources de documentation traditionnelles comme les dictionnaires pour se tourner vers des banques de données sur CD-ROM, des échanges de terminologies compilées ‘maison’, des encyclopédies numériques et, surtout, des forums. Le traducteur-terminographe-technicien/programmeur est devenu aussi graphiste et communicateur.

Je note ensuite un premier coup d’accélérateur en 1993 avec l’avènement de l’interface graphique. Certes, les ordinateurs Mac d’Apple étaient graphiques depuis longtemps déjà, certes IBM avait essayé (en vain) de commercialiser son système d’exploitation graphique Warp OS/2 mais la majeure partie des ordinateurs de 1993 utilisaient encore le bon vieux DOS. L’arrivée de Windows 3.1 a complètement changé la donne. Le traitement de texte s’est transformé en une suite bureautique qui gérait également les feuilles de calcul, les présentations, les tableaux, les graphiques de tous types d’une manière intégrée. Puisque les possibilités devenaient illimitées et que les outils étaient désormais disponibles, les clients sont aussi devenu plus exigeants. Il n’était plus question de prétexter une incompatibilité technique pour ne pas traduire la légende d’un graphique ou pour ne pas intégrer un logo. Plus personne n’imagine aujourd’hui remettre une traduction où les paragraphes ne seraient pas alignés, où les titres ne seraient pas mis en évidence, où les tableaux ne seraient pas rendus comme dans l’original. La puissance des ordinateurs aidant et la convivialité étant au rendez-vous, on a vu apparaître aussi les premiers logiciels spécialisés à la portée de l’individu moyennement compétent : mémoires de traduction (Trados, Star), outils de localisation (RC-Win, Passolo, Catalyst,…), extracteurs de terminologie, éditeurs HTML de deuxième génération (Dreamweaver, GoLive), etc. La mise en page a subi un rajeunissement et des outils comme PageMaker, FrameMaker ou Quark sont devenus monnaie courante. Par ailleurs, des logiciels d’illustration comme Photoshop, Illustrator ou Freehand ont pu bénéficier des possibilités des nouveaux ordinateurs, dont les écrans couleurs avaient grandi entretemps. De nouvelles perspectives se sont ainsi ouvertes pour le traducteur individuel. Il est devenu rédacteur, adaptateur de jeux vidéo, sous-titreur, réviseur de traductions automatiques et localiseur de logiciels.

Tout va alors très vite, au point que le deuxième coup d’accélérateur est à peine perceptible pour certains. En 1998 débarque l’Internet à haut débit (câble ou ADSL) pour tous et avec lui une pléthore de nouveautés techniques, donc de nouvelles possibilités d’extension du marché de la traduction spécialisée. Les outils aussi se sont multipliés et un bon traducteur technique doit désormais avoir de solides bases dans plusieurs langages informatiques (PHP, Javascript, HTML, ASP, par ex.). À chaque nouvelle technique, le traducteur s’est adapté avec plus ou moins de bonheur. Très souvent sous la pression des clients qui ont vu, à tort, dans la technique un moyen de réduire les coûts et d’accélérer le processus de traduction. Aujourd’hui, le traducteur se ‘flashise’, se ‘ixemélise’, se ‘pdeffise’, se sonorise, gère des sites web multilingues, assure une veille technologique pour ses clients.

Simple scribe au départ, le traducteur est devenu, comme le prétend le professeur Daniel Gouadec, un "ingénieur en communication multilingue et multimédia".

Poste de travail d’un traducteur technique en 2005

ordinateur puissant (pas plus de 3 ans d’âge)

écran 19 pouces au moins

carte son + HP performants

micro + caméra

numériseur à plat

imprimante laser

réseau sans fil (avec portable, Internet)

abonnement Internet haut débit

disque dur externe ou PC de secours

graveur DVD

Logiciels indispensables

suite bureautique complète (TT, tableur, BD)

éditeur XML

suite graphique

mémoire de traduction

reconnaissance optique de caractères

antivirus

pare-feu

évt. gestionnaire de terminologie indépendant

gestionnaire de documentation électronique

outils de communication (FTP, navigateur, Telnet)

logiciels spécialisés en fonction de ses clients

 

 

Je m’en voudrais de terminer cet exposé sans évoquer les conséquences économiques de ces avancées sur la manière de travailler du traducteur indépendant. Elles ne sont pas négligeables et chacune mériterait d’être examinée en profondeur mais, faute de temps, je me limiterai à énumérer les plus importantes.

Les clients ne sont plus des voisins, ils se trouvent dans le monde entier. Inévitablement, des questions se posent en matière de fiabilité, de facturation, de paiement, de délais de paiement. Les intermédiaires ont une fâcheuse tendance à se délocaliser et à brader les tarifs.

Le temps alloué à une traduction est de plus en plus court. Tout nouveau produit (et donc son mode d’emploi, les conditions de vente, la publicité, etc.) doit être disponible simultanément dans plusieurs langues en vue d’une commercialisation à l’échelle européenne, voire mondiale.

Les budgets ont tendance à se réduire. La traduction est rarement considérée comme une valeur ajoutée. Pour beaucoup de clients, elle est plutôt un "mal nécessaire". La machine permet de remplacer automatiquement un mot dans une langue par un mot dans une autre. Pourquoi payer plus pour l’intervention d’un humain ?

Le prix est devenu le seul critère pour les grands marchés publics mais aussi, de plus en plus, pour les clients privés. La traduction est désormais un produit banalisé et a perdu son statut de service. On achète des volumes de mots et non plus des traductions. La recherche de qualité a disparu.

Les associations professionnelles, infiltrées par des intermédiaires commerciaux, ont abandonné toute prétention de défense de la profession et du statut de leurs membres. Certaines assurent même la promotion de services d’enchères à la baisse comme Pro-Z.

Les droits d’auteur sont bafoués tous les jours et les règles déontologiques se sont évanouies dans les limbes du commerce.

Faut-il en conclure pour autant que la technologie a tué la traduction de qualité ? Je ne crois pas. Il reste encore des traducteurs sérieux, des intermédiaires honnêtes, des clients exigeants prêts à payer le juste prix. Tous les problèmes que j’identifie ne constituent pas nécessairement des pierres d’achoppement si on adopte une autre approche que la mienne. Je reste persuadé que la technologie de la traduction est aussi neutre que l’est la science. C’est au traducteur de faire les choix qu’il estime les meilleurs.

[1] Transposer une écrit dans une langue naturelle vers un écrit équivalent au plan sémantique et expressif dans une autre langue naturelle. Je limite également mon propos aux langues européennes. Je laisse en outre à d’autres orateurs du jour le soin d’évoquer le volet oral de la traduction.

 

 

 

Apoios
Instituto Franco-Português
Instituto Camões
Programa Operacional Ciência, Tecnologia, Inovação do Quadro Comunitário de Apoio III

 

 

 

 

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