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Les maux pour le dire

Agnès Feltkamp - Membre de la Chambre belge des traducteurs, interprètes et philologues
[cv]

 

Le traducteur médical combine deux éducations : l’une scientifique : biologie, chimie, physique, statistiques, et l’autre linguistique : connaissance de sa langue maternelle, des langues étrangères, des différentes cultures.

L’éducation scientifique est cruciale - mais une excellente maîtrise des langues est tout aussi importante.

Considérons en premier lieu la terminologie scientifique, les pièges se cachent souvent dans les mots dont le sens diffère selon le contexte : quotidien ou scientifique. Bien que la terminologie scientifique soit généralement considérée comme la grande difficulté, ce sont justement les termes de tous les jours qui posent problème.

Des exemples de pièges scientifiques sont des termes scientifiques dont on présume qu’ils sont " internationaux ", comme le potassium (qui devient kalium en néerlandais) ou hydrochloric acid (que l’on appelle zoutzuur en néerlandais).

Les pièges du langage quotidien sont par exemple :

Individual : la traduction " individu " laisse une très étrange impression en néerlandais. Il vaut mieux parler de " personne " ou de " patiënt ". 

Junction est un mot assez vague qui réfère à un croisement ou une jonction. Le traducteur doit donc avoir une idée de la représentation visuelle de l’objet concerné.

Un terme très courant est common, qui fait hésiter entre " commun ", " habituel ", " fréquent ".

Le terme strain peut référer à une " tension ", mais aussi à une " souche " et parfois même à une " chaîne ".

Un classique est la traduction correcte de pool : " lieu de rassemblement ", " bassine ", " étang " ?

Et lorsqu’une chose est clear, est-elle " bien visible ", " limpide ", " libre " ?

Une bonne compréhension du sujet est donc essentielle.

To prescribe medicine with care : s’agit-il vraiment de " Prescrire soigneusement des médicaments " ?

If the Lactobacilli in the vagina are destroyed, yeast (Candida) may proliferate : traduit par " la fermentation de Candida ", or, la fermentation est un processus chimique.

A synapse is a junction between two nerve cells : la synapse est-elle le point où deux neurones se touchent? Bien au contraire, en étudiant un peu le système nerveux, le traducteur verra qu’il s’agit justement d’un point où il n’y a pas de contact physique entre les neurones, mais bien de l’endroit où un neurone transmet son message au suivant par des neurotransmetteurs.

Les tournures typiques dans la langue source doivent être connues.

If a child has difficulty breathing and is distressed : peut-on dire que l’enfant panique? Il semble plus logique de voir l’évènement dans le contexte de respiratory distress, soit de la détresse respiratoire…

Mais il faut tout également bien connaître les tournures typiques dans la langue cible.

Une power source n’est pas une " source de force ". Lorsqu’un firing of neurons est décrit, il n’y a pas d’émission ou d’expulsion de neurones. Lorsque l’on lit the nerve supplies the muscles, il ne faut pas nécessairement traduire par " fournit " ou " nourrit ", le terme " innerver " existe.

Furious rabies se traduit par " rage fulminante ", bacterial strain n’est pas une " chaîne de bactéries " (bien que cela existe aussi), mais une " souche de bactéries " (toutes les bactéries descendent du même ancêtre).

Lorsque les anglophones entendent ringing in the ears, les francophones entendent un bourdonnement et les néerlandophones un sifflement.

Les prépositions peuvent parfois présenter des pièges aussi : le traducteur qui traduit In a heart with a stenosed aortic valve par " quand une artère en sténosée dans le cœur " n’a jamais vu d’image anatomique du cœur.

Traduire tissues downstream par des " tissus plus bas " est tout aussi dangereux. Le cerveau est bien downstream par rapport au cœur, mais il n’est pas toujours plus bas.

Le travail n’est pas fini après la traduction. En se relisant, il faut toujours garder l’esprit critique et repérer les " non-sens ". Ainsi, lors d’une révision d’une encyclopédie médicale familiale, j’ai rencontré ces phrases : From the alveoli, ductules lead into milk ducts and the milk flows through these to pools (1) which lie under the areola (…) The baby milks the breast by pressing and pumping the milk from these pools (2).

Le traducteur avait correctement traduit (1) comme " lieu où le lait se rassemble ", mais pour (2), il avait utilisé " des étangs ".

Facial dimensions increase most in depth, next in height and least in width avait été traduit par " Les dimensions faciales augmentent le plus en profondeur, ensuite en hauteur et en dernier lieu en largeur " - une phrase pour le moins équivoque !

En lisant " Quand un homme est excité sexuellement, son système nerveux sympathique s’active. Ceci peut lui causer des difficultés à obtenir et maintenir une érection. ", je me suis demandée comment tous les autres rédacteurs qui avaient relu le texte avant moi (et parmi eux certainement des hommes) avaient pu laisser passer cette phrase sans tiquer. Si même ces hommes n’en savaient pas plus, il était grand temps qu’ils consultent un spécialiste ! En effet, l’original disait bien : If a man experiences anxiety about his ability to perform sexually, then the sympathetic nervous system will become more active. This may cause difficulty in obtaining and maintaining erection.

Le traducteur doit également se méfier des interprétations : ajouter quelque chose au texte peut être très dangereux, le lecteur peut être désinformé.

An abnormal gene is carried on an X chromosome of unaffected females and produces the bleeding disorder in their affected male children, who have no additional normal X chromosome. Dans la traduction se trouvait l’ajout: " Donc seuls les hommes souffrent d’hémophilie ". Rien n’est moins vrai ! Tout le monde a entendu parler des expériences de Pavlov. Il servait à manger à son chien après avoir fait sonner une clochette.

After some time, the dog would salivate at the sound of the bell when no food was present a été traduit par " … le chien commençait déjà à saliver avant que la nourriture n’apparaisse ".  Ce traducteur n’a rien compris à l’expérience : en effet, le chien salivait dès qu’il entendait la clochette, même si aucune nourriture n’était présentée !

Il est donc absolument indispensable de comprendre le sujet traduit. Je suis persuadée qu’un traducteur ayant étudié les langues sans avoir jamais eu de cours de physique, chimie ou de biologie doit commencer par se former dans la matière. Dans le monde scientifique existe toutefois une tendance à ne faire confiance qu’aux ingénieurs et médecins. Néanmoins, même s’ils se débrouillent généralement assez bien dans leur langue maternelle et en anglais aussi pour communiquer leurs connaissances, leur utilisation de la langue laisse souvent à désirer. Ils doivent apprendre à écrire et doivent perfectionner leurs connaissances de la langue et de la culture liée à ces langues.

Que peut faire le scientifique autodidacte en traduction pour mieux maîtriser les tournures linguistiques typiques ? Je lui conseillerais de lire les grands classiques. On y apprend le langage médical " commun ".  Lorsqu’il lira que quelqu’un est mort de " consumption ", il ne pensera plus directement à " la consommation ", il saura qu’il s’agit de " la tuberculose ".

Le titre de cet exposé ne pourra être traduit que par un traducteur avec une grande créativité linguistique. C’est une citation du titre d’un roman psychologique de Marie Cardinal. Son personnage principal découvre par la psychanalyse que ses " maux " sont une façon d’exprimer un problème psychologique. Une fois qu’elle aura compris quel est le problème qui cause ses maux, elle pourra les contrôler.

Par ailleurs, on ne rencontre pas que des termes médicaux dans les textes écrits par des médecins, qui aiment parfois faire étalage de leur culture générale. Suivre un cours de rédaction de textes peut également être une piste pour " fluidiser la plume ".

Que peut faire le traducteur qui souhaite se spécialiser dans le domaine médical pour mieux comprendre les bases scientifiques? Lui aussi, il doit lire des textes scientifiques dans les langues pratiquées. S’il n’a aucune connaissance en sciences, il peut commencer par les manuels scolaires de biologie, physique, chimie. Ensuite, il passera aux cursus universitaires et aux magazines scientifiques.

Le choix est vaste. National Geographic et toutes ses traductions sont des magasines de vulgarisation facilement abordables. D’un niveau un peu plus scientifique, mais toujours assez général, il y a le New Scientist en anglais, Science et Avenir, EOS en français, les annexes scientifiques dans la presse générale (El pais, El mundo, O publico). etc… Scientific American, qui est traduit en de nombreuses langues (Pour la Science en français, Spiegel der Wissenschaft en allemand, Le Scienze en italien, Scientific American Brasil, Investigación y Cienze…) est, lui d’un niveau très spécialisé. En France, " La recherche " est un autre magasine d’un niveau assez élevé. En espagnol : Asociación española de periodismo cientifico, http://www.ciencytec.com/pc/index.html, Revista panamericana de infectología, http://db.doyma.es Editeur (connections  avec Masson et Medline). En portugais : Revista Brasileira de direito medico, www.portalmedico.org.br. En Belgique, nous sommes gâtés : les magazines médicaux existent généralement en néerlandais et en français. Malheureusement, souvent les traductions ne sont pas faites par des traducteurs spécialisés, mais bien par des médecins pour qui la qualité ne réside que dans la justesse scientifique et non pas dans la lisibilité.

La lecture est importante, mais il y a aussi les émissions scientifiques à la télévision (reportages médicaux, Open University à la BBC2, reportages de National Geographic, Odissea etc.).

Un dernier tuyau est l’affiliation à des sociétés scientifiques : association de patients, mais aussi de chimistes, historiens des sciences, amis d’un musée. Le traducteur s’instruit alors de façon presque ludique, il se crée un réseau de spécialistes qu’il peut consulter au besoin et, parfois, trouve même un client appréciant le fait qu’il veuille bien s’instruire dans le domaine.

Bien entendu, les traducteurs médicaux ne sont pas les seuls à devoir s’instruire dans deux directions. En fait, tout traducteur a deux spécialisations et doit donc bénéficier d’une double formation : les langues et le sujet traduit.

 

Agnès Feltkamp - Les fondations de sa carrière furent posées pendant une enfance bilingue (néerlandais et français). La connaissance des langues fut fort poussée, par des immersions totales en famille en Angleterre et en Allemagne, une éducation linguistique à l’école européenne, et surtout par l’étude de la littérature dans la langue de l’auteur. Aussi fortement attirée par les langues que par les sciences dites " dures ", et jugeant qu’on arrive plus difficilement à se remettre aux sciences ultérieurement dans la vie, Agnès Feltkamp préféra d’abord obtenir une maîtrise en biologie moléculaire pour se préparer à la carrière de traduction dans le domaine médical et scientifique. Actuellement, elle traduit pour des sociétés pharmaceutiques multinationales et les services fédéraux belges en politique scientifique. C’est un créneau où la demande est vaste et dans lequel peu de traducteurs osent s’aventurer. Elle regrette que si peu d’étudiants en traduction s’intéressent aux sciences " dures ".

 

 

 

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